lundi 3 novembre 2014

LA GRANDE GUERRE AU JOUR AU JOUR LE 23 OCTOBRE 1914

 23 OCTOBRE 1914

I)
Les allocations aux familles des mobilisés
Ce jour-là, Ernest Vauquelin, pour le Petit Journal, crie à nouveau « dans le désert » pour que les allocations aux familles des mobilisées soient versées régulièrement.

Jean Richepin dénonce les sociétés secrètes Allemandes qui, dès avant la guerre, cherchaient déjà à copier toutes nos inventions.

Situation militaire : nous avons maintenu nos positions sur notre aile gauche, et légèrement progressé en Argonne et Woëvre.

Communiqué anglais :
Choses de guerre. Comment les Russes ont contraint les Allemands à une retraite précipitée.
La flotte Britannique sur le front du Nord.
Les veuves de fonctionnaires conserveront la moitié du traitement de leur époux pendant la durée de la guerre.
Témoignage accablant pour les Allemands d'un ingénieur Genevois.
Anvers déserté.
Défense de parler français à Colmar.

II)
Au 56e Régiment d’infanterie de Chalon. « Dans la nuit, rien à signaler. Dès l’aube, profitant d’un épais brouillard, les compagnies cantonnées à Mécrin (1re , 2e , 3e , 4e , 5e ) continuent leurs retranchements. Dans l’après-midi, malgré un temps très clair, ces dernières commettent l’imprudence de continuer leurs travaux, sur la première crête du village et non masquée aux vues de l’ennemi... Un ballon captif Allemand qui s’est élevé ont pu apercevoir nos troupes : Leurs batteries s’empressent de tirer sur nos emplacements très proches du village.
Plusieurs obus tombent sur les maisons près du cimetière, incendiant l’une d’entre elle mais ne causant aucune perte. Un instant après, des avions ennemis font leur apparition pour voir de près l’effet du tir.
Nos canons tirent vainement sur ces derniers. L’un d’eux baisse brusquement laissant voir qu’il est atteint, mais cette feinte n’a d’autre résultat que de faire sortir les hommes des granges où ils sont installés, arrêtant le tir de notre artillerie et permettant ainsi à l’avion de porter d’exacts renseignements...

Après cette incursion inquiétante pour nous, l’ordre est immédiatement donné de quitter la partie haute du village qui vient d’être repérée.

Vers 18 heures, une batterie du groupe Lefebre située au bois du Mulot a été soumise à un feu précis et violent de plusieurs batteries de 77 et 105.
Un caisson a été brûlé mais pas de blessés.
À la nuit tombante, la relève de nos avant-postes s’effectue. Deux compagnies du 1er bataillon se dirigeant vers Brasseitte, relèvent les 9e et 12e qui prennent les avants postes au Bois d’Ailly.
« Citations à l’ordre de l’armée :
commandant Perret
capitaine Pâquet
sous-lieutenant Pécot
lieutenant Fourton
caporal Milloux
soldat Messager
sergent Debarnot
soldat Desloirs dit Bailly et soldat Massin. »
Extrait du journal de marches et opérations issu du site internet www.pourceuxde14-regimentschalonsursaone.

III)
Bordeaux
Maurice Chaumette
La pièce semble raconter à elle seule l’histoire des 2 derniers mois. Dans un coin, des cartons éventrés par l’urgence du déménagement vers Bordeaux vomissent leurs dossiers sur le vieux parquet. À leurs côtés, une table est couverte de télégrammes et de plis urgents sur lesquels on peut encore lire les grandes dates de la bataille de la Marne.
On pourrait penser à une remise oubliée si, au milieu de la pièce, derrière un riche bureau, n’était assis Alexandre Millerand, le ministre de la Guerre. Installé dans ce cabinet d’un hôtel particulier depuis l’évacuation de Paris, il est occupé à étudier une pile de documents, et fronce ses sourcils pointus à chaque fois qu’il examine un nouveau papier.

Il finit par signer celui qu’il a devant les yeux en marmonnant quelque chose dans sa moustache, puis considère le suivant jusqu’à ce qu’enfin, il remarque Maurice, qui attend silencieusement devant lui. Le ministre relève ses lorgnons et lui fait signe de s’avancer.
« Monsieur Chaumette.
— Monsieur le ministre.
— Je ne vous ai pas entendu entrer, dit-il d’un ton distrait.
Que se passe-t-il ?
De nouveaux feuillets à signer, je suppose ? »

Maurice sourit et secoue la tête :
Non, aujourd’hui, il ne vient pas apporter de nouveaux documents à valider, comme il peut en arriver parfois par centaines toutes les heures. Il tend simplement un dossier contenant quelques feuillets et le pose sur le bureau du ministre.
« La situation dans le Nord, monsieur. Vous m’avez demandé de vous faire un point si jamais il y avait du nouveau, explique Maurice tout en reculant d’un pas.
— Et alors ? s’enquiert le ministre. Qu’y a-t-il de nouveau ?
— Les Belges nous ont fait part d’un plan, monsieur. »

Le ministre reste silencieux un instant, dévisage Maurice, puis se penche à nouveau sur les papiers étalés sur son bureau.
« Les Belges se sont bien battus, mais à présent, leur armée est dans un piètre état, même leurs canons n’ont plus 100 coups à tirer. Quel plan d’offensive pourraient-ils bien encore avoir ? résume le ministre d’un ton qui n’appelle aucune réponse.
— Ce n’est pas un plan d’offensive, Monsieur le ministre. Pas avec une armée, du moins. »

Millerand relève la tête et ses yeux pétillent de curiosité :
Maurice a toute son attention. Le fonctionnaire s’approche du bureau et ouvre le dossier pour en tirer une petite carte du front du Nord, où il indique différents points.
« Les Allemands continuent d’essayer de forcer le passage de l’Yser, et les Anglais renforcent Ypres que l’ennemi menace. Quant à nos contre-offensives, elles butent sur des défenses bien aménagées et enterrées.
— Et ? Allez droit au but, Chaumette, ordonne Millerand, impatient.

— C’est là qu’intervient l’idée des Belges, Monsieur le ministre. »
Maurice tourne une page du dossier et une nouvelle carte apparaît, couverte de larges taches bleues. Le ministre lève les yeux, peinant à croire ce qu’il voit, et c’est là qu’il surprend le membre de son cabinet à sourire un bref instant.

« L’état-major du roi des Belges propose d’ouvrir les digues et de sacrifier toute une partie des terres en y faisant entrer la mer », explique Maurice tout à fait posément.
Il sourit à nouveau très brièvement en lisant la surprise sur le visage du ministre de la Guerre face à une telle idée, puis il conclut :
« Monsieur le ministre, les Belges proposent de noyer l’armée Allemande. »

IV)
Nous avons eu à déjeuner le caporal Poivre, pilote et le Lt. Perret, observateur, qui montent le biplan Farman chargé de régler le tir de l’artillerie de 155. Ils ont pour mission, cet après-midi, de régler le tir sur un pont de bateaux en aval du pont de Saint-Mihiel sur la Meuse.
A 1h je vais m’installer auprès des pièces pendant que le biplan prend de la hauteur. Lorsqu’il est arrivé à 1.000m il lance une fusée en forme d’écheveau qui veut dire :
« Commencez le tir, je vois l’objectif. »
L’énorme pièce bondit, crache du feu dans un bruit formidable et la torpille s’en va dans un froufroutement de soie… 30 secondes après, le biplan, là-haut, fait un 8 qui veut dire : « Bien envoyé. But atteint. »
Je n’en reviens pas ! Au premier coup démolir 2 ou 3 embarcations qui sont à 8 kilomètres de là !… Pristi, c’est fort.

Le bon gros lieutenant qui commande ne s’en étonne pas. Son petit calepin à la main il crie ses ordres aux servants : « Angle 23°5… au miroir, diminuez de 2… »
Le coup part. « Angle 23°5… au miroir, augmentez de 1. »
Le coup part.

Et le biplan qui sert d’œil au canon indique : « Trop long » par 2 petits nuages de fumée ou « trop court » par un seul, ou encore « Trop à gauche » « Trop à droite » en décrivant un demi-cercle à gauche ou à droite.
Un des canonniers, devant le résultat du tir, nous annonce :
« Ca va pleuvoir. »
En effet, cinq minutes après ça pleut, mais pas sur nous, sur les 90 qui sont à notre gauche. Les grosses marmites tombent dru, précédées du long cri lugubre de sirène par quoi elles annoncent leur arrivée. Et là-haut le biplan fait des 8 gracieux…

De la cote 353, entre Ménil et Courcelles, j’assiste ensuite au jeu des artilleries Française et Allemande. Partout ce ne sont que nuages de fumée, de cette fumée épaisse et blanche, quelquefois noire, qui résulte de l’éclatement des gros obus. Aux 4 coins de l’horizon des batteries se cherchent, des aéroplanes tournent au-dessus de cette mêlée d’obus, semant l’air de leurs signaux floconneux, plus loin un ballon captif Allemand immobilise dans les airs sa « saucisse » coudée.

D’après les tirs de notre artillerie il semble que les mors de la tenaille entre lesquels se trouve l’armée ennemie se resserrent.

V)
Aucune issue du violent combat qui se déroule entre Lille et la mer ne s'est encore produite. Les Allemands se brisent à la muraille tenace des forces Franco-anglo-Belges. Ils s'y heurtent également, en vain, entre Arras et l'Oise, tandis que nous avons réalisé quelques avancées dans, l'Argonne et en Woëvre.
La victoire annoncée par les Russes ne semble pas avoir été exagérée. Au bout d'une bataille de 7 jours, ils ont contraint les forces Austro-Allemandes à une fuite précipitée.

La Belgique publie un Livre gris, c'est-à-dire un recueil de documents diplomatiques relatifs aux origines de la guerre... Ce Livre gris répond victorieusement aux allégations mensongères du chancelier de Bethmann-Hollweg et de la presse officieuse Berlinoise, d'après lesquelles la Belgique aurait violé sa propre neutralité au profit de la France et de l'Angleterre.

L'Angleterre multiplie les précautions contre les espions Allemands qui pullulent chez elle comme chez nous. Elle a procédé a des arrestations en masse en même temps qu'elle interdit le séjour aux sujets Allemands et Autrichiens à moins de 33 kilomètres de la côte.

La disette s'aggrave à Berlin, où les prix des denrées d'alimentation deviennent de plus en plus élevés, et le président de la chambre de Prusse, dans une interview, reconnaît que les jours sont durs et mauvais pour l'Allemagne.

VI)
Journal du Rémois Alfred Wolff
Devant la gendarmerie, des soldats font éclater un obus qui fait un trou profond.
Je suis aux tilleuls, 2 aéros Boches survolent Reims, j’admire les coups qui leurs sont portés, 2 notamment entre lesquels de haut en bas l’aéro de droite se trouve... Au loin un avion français, allons nous voir un combat dans l’air... Les 75 canonnent constamment.

Les Rimailhos dorment sur leurs affûts en les promenades hautes et basses. Je rencontre en militaire l’orphéoniste Dardenne. Les bombes retombent, leurs coups sonores à leurs tombées font trembler les immeubles, allons ! c’est le cauchemar qui recommence, à 17h08 il en manque une pour la douzaine.

A travers le centre et dans l’obscurité complète, je viens de promener mon ennui une heure durant. La lumière filtre les fermetures à travers les devantures de fer semblent de vastes écumoires, notamment celles de la pâtisserie du théâtre.

VII)
 Journal du rémois Paul Hess (extraits)
Dans le courant de la nuit 8 ou 10 détonations de grosses pièces se sont fait entendre.
Vers 11h, ce matin, un Taube a laissé tombé plusieurs bombes, l’une rue de Venise, une deuxième au 21, rue Marlot et une autre sur la perception de la rue Couchant (…) 

Vers 16h30, reprise du bombardement par pièces. Une vingtaine d’obus arrivent encore en ville et tombent sur l’usine des vieux Anglais, l’usine Collet et la lithographie Debar, boulevard de la Paix.
A la même heure, un autre aéroplane jette encore une bombe qui tombe chaussée du Port (…)

En revenant de mon travail à 18h je suis très surpris de remarquer sur le parcours,2 ou 3 magasins laissant voir, du dehors, une clarté à laquelle on n’est plus accoutumé, l’électricité y a été réinstallée, ou l’usine fonctionne t-elle à nouveau ? En contraste, le reste des rues, où n’existe aucun autre éclairage, paraît encore plus sombre que d’habitude.

Dans « l’Éclaireur de l’Est » du jour, on peut lire un court article portant ce titre, qui marquerait quelque impatience :
« Qu’attend-on pour rétablir le mont de piété ? », Paul Hess y est favorable mais estime qu’il y a plusieurs conditions à remplir :
« Pour rétablir le mont-de-piété, il faut d’abord qu’une autorité prennent l’initiative de battre le rappel :
-Pour ses administrateurs dont 2 seulement sont encore à Reims MM Lelarge et Griesmann
-Pour son directeur-caissier, parti le soir du 31 août, sans que personne n’ait encore pu savoir ce qu’il est devenu
-Pour son personnel (…) Ajoutons tout de suite que nous serions moralement certain de pouvoir le regrouper, quoique depuis son dispersement le 3 septembre, jour de l'arrivée des premiers Allemands, nous n'en ayons eu guère de nouvelles.
Avec un local et de nouveaux moyens, puisque rien ne subsiste de l'organisation antérieure au désastre du 19 septembre, le mont-de-piété pourrait être provisoirement reconstitué par son conseil d'administration...
Une autre question, cependant, vient subsidiairement d'elle-même à l'esprit. Le moment serait-il choisi pour faire de la rénovation ?
Un particulier énergique et entreprenant, qui aurait la volonté de se réinstaller, y parviendrait certes, avec une foi inébranlable et une persévérance tenace dans les idées, à moins qu'il ne lui arrivât malheur.

Mais un établissement public en tutelle ! entravé par des réglementations très prévoyantes, mais qui n'ont pas prévu l'état de guerre, (ni la désorganisation, ni les dévastations, les situations inextricables en résultant) se trouvant même, malgré tout cela, dans l'impossibilité de se soustraire aux formalités obligatoires, n'en sortirait pas aussi vite. Il devrait, avant toutes choses, faire prendre par une majorité à réunir en conseil des décisions rapides et, dans les conjonctures actuelles, il y aurait des responsabilités probablement très graves à endosser ?
Nous croyons que, sauf exceptions, on n'est  généralement pas entraîné à ce genre de sport, en administration. Il faudra évidemment le temps de s'y mettre.
Le correspondant  du journal n'aurait-il pas, par hasard, un plan à lui, en dehors des lois, décrets et règlements concernant la comptabilité publique dont il lui est permis d'ignorer l'existence ?
En ce cas, il ne pourrait le faire prévaloir, car un mont-de-piété ne peut pas fonctionner sur la simple idée d'ouvrir un bureau au public.
Dans tous les cas, puisque nous restons attachés à l'établissement par le contrat qui nous lie à son conseil d'administration depuis 28 ans, tenons-nous prêt, attendons les événements et la suite pouvant être amenée par cette question.
Mais, nous serions surpris qu'elle puisse recevoir une réponse immédiate, sous forme de réalisation...

VIII)
A l’heure prévue, 9h, à peine arrivée, la 17e DI traverse Ypres et exécute son mouvement. A midi, l’avant-garde atteint la ligne Anglaise, à Fortuin. Zonnebecke est aux mains des Allemands depuis la veille.
Le général Guignabaudet déploie la division. 3 régiments sont en première ligne et un en réserve de division.
Le 68e reçoit Wallemolen comme objectif, le 90e reçoit Gravenstafel et le 114e reçoit Zonnebeke. Le 125e est maintenu au nord de Wietlje

IX)
En réaction à l’appel des intellectuels Allemands, l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres vote le 23 octobre 1914 une déclaration dont voici le texte :
« L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui représente dans l’Institut de France l’étude des grandes civilisations historiques, a été profondément émue, depuis l’ouverture des hostilités, des actes de barbarie disciplinée, exécutions d’otages, massacres de non-combattants, de femmes et d’enfants, commis en Belgique et en France par les armées Allemandes, en violation des lois de la guerre.

X)
De bonne heure, ma femme est auprès de moi, elle a grande hâte de voir le Médecin-Chef qui, de son côté, lui a fait dire qu’il désirait lui parler. En effet, pendant au moins trois quarts d’heure, je les aperçois de mon lit, se promenant de long en large dans la cour de l’Hôpital et passant et repassant devant la porte d’entrée qui, justement, est ouverte. Le Docteur semble causer avec une certaine animation.
Lorsque ma femme est de retour, elle me dit qu’il y a aurait un gros intérêt pour moi à me laisser évacuer sur Paris à la première occasion, car, ici, on manque du nécessaire pour me donner tous les soins que réclame mon état.

Cette occasion s’est déjà présentée il y a quelques jours, mais j’ai obtenu du Dr Consergues qu’il me conserve encore... Ah ! changer de nouveau d’hôpital, voir des figures inconnues qui, peut-être, me témoigneront moins de sympathie et d’intérêt que celles d’ici, auxquelles je suis maintenant habitué, quel ennui insupportable !
Et pourtant, je crois qu’il faut que je me résigne à accepter ce nouveau changement…

Enfin, la journée se passe beaucoup moins vide et monotone que les précédentes puisque je ne suis plus seul à présent, et le moment de la séparation arrive bien trop vite à mon gré.

A peine y-a-t-il un quart d’heure que ma femme m’a quitté qu’un grand brouhaha se produit dans la rue : Des trompes d’auto retentissent, des phares jettent leur lueur sur les maisons d’alentour et un certain nombre de voitures s’engouffrent dans la cour de l’hôpital... Aïe ! Ce remue-ménage ne me dit rien qui vaille et l’occasion dont il est parlé plus haut, pourrait bien se présenter ce soir-même…

En effet, au bout d’un instant je vois arriver le Dr Consergues accompagné de 2 ou 3 personnages vêtus de longues blouses blanches et que je ne connais pas. C’est bien ce que je redoutais, ce convoi d’autos vient de Paris chercher des blessés et le Docteur me dit qu’il faut absolument que je me laisse emmener, je serai hospitalisé dans une clinique de la rue de la Chaise où je recevrai les soins des sommités médicales et chirurgicales de la Capitale et dans laquelle on dispose de tous les appareils les plus perfectionnés, etc..., etc..

D’abord, je résiste le plus que je peux, mais, comment répondre à tous les excellents arguments qui me sont donnés ?
De guerre lasse, j’objecte à mon interlocuteur :
« Allez, Docteur, je vois bien que vous voulez vous débarrasser de moi ! » Naturellement, il proteste et m’affirme que c’est uniquement dans mon intérêt qu’il insiste et je finis par céder, il ne peut, d’ailleurs, en être autrement.

Mais il va falloir déguerpir tout de suite et je suis alors tourmenté par la pensée que ma femme et ma mère étant parties, elles n’apprendront mon départ que demain matin et quelle sera alors leur déception ?
Je fais part de mes appréhensions au Docteur qui me répond :
« Ne vous inquiétez pas de cela, je me charge de les faire prévenir. »

En effet, quelques minutes après, une auto part pour l’Hôtel du Chemin de fer et, un peu plus tard, on ramène mes deux voyageuses qui doivent, je venais d’en être informé, prendre place dans une des voitures du convoi et m’accompagner jusqu’à mon nouvel hôpital. Cette solution me convenait tout à fait et, du coup, mon regret de quitter Creil s’en trouvait sensiblement atténué.

En attendant, on m’enlève pour me transporter dans une auto d’ambulance, du modèle le plus confortable, où je suis installé auprès d’un brave troupier qui m’accueille avec un large sourire et me dit :
« Comment allez-vous, mon Lieutenant ? » c’est donc qu’il me connaît, car n’étant pas habillé, il ne peut voir mon grade… En effet, le hasard m’a conduit à côté d’un soldat du 226e, de la 17e, et qui a été l’ordonnance de mon pauvre camarade Cotelle. Blessé à la cuisse en même temps que moi, il a subi à peu près le même sort et les mêmes tribulations que moi et, pour terminer, la même voiture nous conduit côte-à-côte, à Paris, au même hôpital.
Tout le monde étant embarqué, on donne le signal du départ qui s’effectue à la lueur des lampes que portent Mme Locquin et les infirmières. Celles-ci me font leurs adieux et le Médecin-chef, qui s’est approché de mon auto, me recommande de ne pas manquer de lui envoyer de mes nouvelles.

Le voyage est assez pénible pour moi, car ma jambe me fait bien souffrir et je tousse beaucoup. A la lueur des phares de l’auto, je distingue à peine les localités que nous traversons. A Ecouen, arrêt de quelques minutes, on vient me demander si j’ai besoin de quelque chose. Par la vitre, j’aperçois des troupiers, chasseurs ou hussards, me semble-t-il, qui cantonnent probablement ici. Certains d’entre eux s’approchent et jettent un regard curieux dans l’intérieur de la voiture.

Ecouen ! ce nom évoque en moi de lointains souvenirs, il y a 11 ans, en 1903, j’ai cantonné moi aussi dans ce petit pays. Ce n’était pas la guerre, alors, et, à cette époque, j’étais un jeune caporal du 74e, tout fier de ses modestes sardines rouges, encore nouvelles. Nous regagnions Rouen par étapes après un séjour de 3 mois au Camp de Mailly. Combien différentes sont les circonstances d’aujourd’hui !

Nous repartons et, bientôt, entrons dans la Capitale. Curieuse impression que celle que j’éprouve en ce moment, alors que nous croisons de grands trams électriques qui volent sur leurs rails, éclairés par la lumière froide et crue des lampadaires. Il me semble pénétrer dans un monde qui n’est plus le mien, que j’ai quitté depuis des années et tout ce que j’aperçois me paraît nouveau et tout à fait étranger au drame horrible que je viens de traverser. Cependant, aux approches des fortifications, de vagues travaux de défense, chevaux de frise, abattis, etc... qu’il m’a été donné d’entrevoir très fugitivement, rappellent que la Bataille est encore proche et ne s’est pas éloignée d’une façon définitive de la Grande Ville.

Enfin, après avoir parcouru des quartiers excentriques et populeux, passé les grands boulevards, nous arrivons dans la paisible Rive-Gauche et les autos stoppent dans la cour de mon nouvel hôpital. Aussitôt, des bras vigoureux saisissent mon brancard, le sortent de la voiture et me transportent dans un ascenseur.
Au passage, ma femme, que j’aperçois, me fait un signe amical et, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, me voici installé dans une chambre au premier étage, m’a-t-il semblé. Il peut être 22h30 ou 23h du soir et je m’inquiète du sort de mes voyageuses, car à cette heure tardive, il ne doit plus guère y avoir de moyens de transport pour regagner notre lointain Clichy. A ce moment, un Monsieur, qui me dit être un des administrateurs de l’Hôpital, pénètre dans ma chambre, il me questionne sur ma blessure, mon régiment, les circonstances dans lesquelles j’ai été blessé et, au cours de la conversation, j’apprends que j’ai affaire à Mr Delavenne, le nouveau conseiller municipal du quartier du Gros-Caillou.

Profitant de la présence de cet aimable visiteur, je lui communique l’inquiétude dans laquelle je suis au sujet de ma mère et de ma femme et, en me quittant, il me promet de s’informer d’elles et de revenir me rassurer, mais il ne revient pas et j’en augure qu’il ne les a plus trouvées.
Je croyais être l’unique locataire de ma chambre, qui répond au nom de « Chambre des Lotus », mais je ne tarde pas à être détrompé peu après le départ de mon visiteur, une voix s’élève à mes côtés, paraissant sortir des profondeurs d’un lit que je n’avais tout d’abord pas remarqué, et cette voix, qui n’est pas celle d’un homme du Nord, me demande d’où je viens et avant de m’avoir laissé le temps de répondre, elle me dit qu’elle appartient à un Capitaine du 53e (Perpignan) et que ce capitaine blessé il y a une quinzaine de jours, a reçu « un obus dans l’épaule gauche ! »... Mâtin, il doit avoir une belle blessure, un obus dans l’épaule… La conversation, ou plutôt le monologue, en reste, d’ailleurs là car on vient déjà me prendre pour me conduire à la salle d’opérations où mon pansement est refait par le médecin de garde.

En voyant ma jambe à découvert, ce médecin a un hochement de tête qui ne me semble guère de bon augure. Enfin, je réintègre mon lit et le reste de la nuit se passe tant bien que mal, malgré les plaintes et les gémissements presque continuels de mon compagnon de chambre.

XI)
Les interrogations de la marine
Alors que le Bulletin de la Flotte estime que la guerre maritime atteste : « L’impuissance apparente des flottes cuirassées » en raison du fait que les cadres Franco-Allemandes restent au mouillage dans leurs bases, le « Saint Egbert » arrive en Inde avec à son bord les passagers et les équipages des navires coulés par l'Emden » dans le golfe du Bengale.
Ces personnes se trouvaient à bord du « Chilkana », du « Pontrabbel », de « l’Exford », du « Troilus », du « Caln-Grant » et du « Benmohr ».

Les Britanniques ont déjà perdu 32 000 tonneaux de navires marchands. L’Amirauté assure que 70 croiseurs Français, Anglais,Japonais et Russes sillonnent les océans à la recherche de ce bâtiment ennemi. Mais d’autres sévissent aussi comme le « Karlsruhe » qui envoie par le fond les vapeurs britanniques « Hurstdale » et « Glanton »

La bataille acharnée que se livre les armées ennemies au nord entre Nieuport et La Bassée est vitale pour la communication des armées Allemandes par la Belgique, selon un journaliste du journal Le Temps.

Sur tout le reste du front, dans la Woëvre (Lorraine), on se bat à coup d’attaques et contre-attaques à la baïonnette. Pour le journaliste ces engagements n'ont qu'une importance secondaire, c'est entre La Bassée et Nieuport que se déroule l'action capitale.

Le correspondant du « Times » à Epernay informe que les Allemands ont enfin été délogés des positions qu'ils occupaient dans le voisinage immédiat de Reims.

En Belgique, la bataille de l'Yser, se poursuit. Au ministère de la guerre de Belgique, au Havre, on confirme qu'une très violente attaque Allemande contre Dixmude a été repoussée par l’armée Belge qui fait 200 prisonniers à l'ennemi. De même, plusieurs attaques Allemandes contre Nieuport sont repoussées et, grâce à l'arrivée opportune de renforts Français, l'ennemi est obligé de se retirer.

En Pologne, la campagne Russe sur la Vistule, la retraite rapide des Allemands de la région de Varsovie continue.

Le Daily News reçoit de son correspondant à Petrograd le télégramme suivant : « Une dépêche de Varsovie annonce que Guillaume II et l'état-major de son quartier général ont quitté Tschentokhova pour la Silésie... La colère du kaiser devant l'échec infligé à ses troupes s'est traduite par l'arrestation des membres du parti agrarien Polonais, qui ont été jetés par centaines dans les prisons militaires. »

Le général Foch s’installe à Cassel.
Au quatorzième jour de la bataille de La Bassée, les alliées perdent du terrain.
Un correspondant du « Temps » à Bordeaux télégraphie que les Allemands ont de nouveau bombardé Arras. Le beffroi de l'hôtel de ville, est détruit par les obus.
Un correspondant du « Times » à Boulogne, annonce que « la bataille dans le nord de la France est incessante et acharnée. Jour après jour, les Allemands sont repoussés de village en village, jusqu'aux faubourgs de Lille. On dit qu’un combat violent se livre dans les rues des faubourgs qui sont à l'ouest de cette ville. »

XII)
Un lecteur docteur en médecine écrit une lettre que le journal « Le Temps » publie sur les balles explosives :
« On avait mis en doute jusqu'à présent l'existence des balles explosibles. Mais les faits cliniques que j'ai observés démontrent qu'elles sont couramment employées par nos adversaires. Mon fils a été blessé, le 2 octobre par une balle qui a fait explosion contre sa capote et lui a envoyé 11 petits projectiles dans le bras. Il est facile de comprendre que si la balle avait éclaté dans le membre, elle eût provoqué de graves désordres. J'ai observé de nombreuses blessures dont l'orifice d'entrée est étroit, tandis que l'orifice de sortie, large et déchiquetée, indique le passage de nombreux projectiles... L'attention des chirurgiens doit être appelée sur ces faits, la balle explosive n'est pas la balle « dum-dum » et produit des désordres peut-être plus graves. »
XIII)
La victoire de l’Aisne est achevée et elle porte un autre nom.
Elle se continue vers le nord et elle est achevée.
Tout cela est parabolique.
Elle est achevée et elle continue, elle porte le nom de bataille de l’Aisne et elle porte un autre nom !
On dit «  à la victoire » soyons prudents et attendons.

J’avais dit que je reviendrais sur l’installation des pensions Blésoises :
- Le collège fait ses cours au théâtre, dans la salle de dessin (derrière le théâtre), et dans la salle des répétitions de musique. Où les pensionnaires couchent-ils et mangent-ils ? Je l’ignore.
- L’École Normale des instituteurs a transporté ses cours dans les bâtiments de l’évêché ancien, donnant sur la rue Porte Clos-Haut n° 1, les élèves prennent leurs repas et couchent en ville chez des particuliers.
- Notre-Dame-des-Aydes et le cours Saint-Louis font leurs cours rue Chemonton, n° 11, et leurs études même rue, au Cercle catholique, certains cours de Saint-Louis restent rue Franciade, les cours des petits se font à Sainte Marie, rue du Bourg-Neuf n° 20. Les pensionnaires prennent leurs repas et couchent au grand séminaire, rue de Berry.
- L’école supérieure de filles fait ses cours à la Chambre de commerce, avenue Gambetta et les pensionnaires couchent (et prennent aussi leurs repas, je crois bien) au 1er étage de l’hôtel Pernet, quai de l’abbé Grégoire.
- Les écoles communales ne sont pas rentrées.
Que d’allées et venues pour les pensions, pour aller d’une classe dans une autre.

XIV)
Je reçois la lettre suivante des braves gens réfugiés de Meaux, que j’ai placés au château de Clénord.
« Château de Clénord, le 20 octobre 1914
Monsieur et cher bienfaiteur
Daignez d’abord nous permettre de vous souhaiter bonne santé, ainsi qu’à votre bonne famille et vous exprimer toute notre gratitude inoubliable. Et veuillez nous permettre de nous adresser encore une fois à vous.

Les travaux de culture prenant fin je désirerais trouver quelque chose de plus rémunérateur à Blois pour ne pas être trop à charge à Madame la Comtesse, et elle vous prie de tâcher de me faire entrer à la chocolaterie Poulain, vu mes connaissances dans l’industrie sucrière je pourrais m’y rendre très utile et peux fournir de très bonnes références.
Confiant dans votre succès, je vous remercie très sincèrement à l’avance et y joins tous ceux de la famille.
                              Votre très reconnaissant
                               Signé : Lefèvre Delaux, chauffeur
             réfugié, château de Clénord par Cellettes (Loir-et-Cher) »

Je veux bien, encore, m’occuper de ces pauvres gens, mais espèrent-ils donc rester dans la région ? C’est qu’à Clénord, où ils sont, le local sert à la rentrée des récoltes et des plantes pour l’hiver, et puisque les Prussiens ne sont plus dans la région de Meaux, il me semble qu’ils pourraient quitter Clénord et rentrer chez eux à Meaux ! Il ne faut pas abuser de la bonté et de la charité des gens.

Les 68 et 90e, sous le barrage ennemi, progressent jusqu'aux tranchées principales Allemandes.
De son côté, le 114e engage 2 bataillons pour investir Zonnebeke.
Dans le bourg, un des principaux points de résistance est la gendarmerie.
Les Allemands ont organisé défensivement Zonnebeke et ses abords. Au nord et au sud, les divisions de cavalerie ne peuvent appuyer l'attaque, elles viennent en aide aux divisions Anglaises qui subissent à leur tour des attaques.
A 15h30, la 17e division reçoit l'ordre de relève suivant :
« La 17e Division doit effectuer, dans la nuit du 23 au 24, la relève de la 2e division Anglaise qui occupe le front Passage à Niveau - rivière à 1 500 mètres au sud de Langemarck, soit en s'établissant en avant de sa ligne, soit en se substituant à elle dans ses tranchées. »
Général d'Urbal

Cette relève nécessite une réorganisation des emplacements et des missions du 9e CA. Le 125e RI qui devait être engagé offensivement se voit donc attribuer un autre rôle...
Dans la soirée du 23 octobre, le général Dubois (9e CA) reçoit le message suivant du général commandant le détachement d’Armée :
« Ordre Particulier
Au point où nous en sommes, la plus petite rupture d’équilibre sur un point peut faire définitivement pencher la balance en notre faveur. Les troupes que vous avez devant vous et sur votre gauche paraissent appartenir pour la plupart à des corps de nouvelle levée sans grande valeur.
Profitez-en pour prononcer votre offensive sur Roulers avec la plus grande vigueur, sans vous inquiéter de savoir si vous êtes en flèche ou non.
Flanc-gardez vous à droite et à gauche et pousser de l’avant, quoi que fassent vos voisins de droite ou de gauche, sans vous inquiéter autrement d’eux que pour savoir ce qu’ils font. Tâchons de faire le trou.
Attaquez demain, aussitôt qu’il vous sera possible.
Général d’Urbal

XV)
Suite des réflexions précédentes :
Après 1870, une image de Daumier, qui eut un immense succès, représentait un paysan devant sa chaumière en ruine avec cette légende : « C'était pourtant pas pour ça que j'avions voté oui ! »
Aujourd'hui ce sont toutes nos provinces envahies qui peuvent redire le mot de Daumier... Seulement ce que l'ennemi détruit c'est, avant les maisons, l'usine, avant les foyers, ce qui fait vivre les familles.
A Reims, dans le bassin de Briey, dans le Nord, destruction systématique des mines, hauts fourneaux, tissages, manufactures.
C'est la guerre de concurrence industrielle, la guerre de boutique dans toute son horreur... Lille, Roubaix, Tourcoing sont vouées à la destruction et, sur nos charbonnages, la rage des Allemands s'acharne. 
Il n'est pas douteux qu'ils obéissent à un mot d'ordre d'ailleurs admirablement compris et exécuté avec l'intelligence que la passion donne aux brutes. A Saint-S..., dans l'usine de mes amis d'H..., les Allemands remarquent comme un certain air de leur pays : On y emploie en effet des soies de porc dont l'unique marché est à Leipzig... Alors ils se concertent (des témoins l'ont rapporté) et décident de respecter les machines parce qu'on pourrait nuire à l'Allemagne en nuisant à cette entreprise-là. Certainement, c'est un programme...

XVI)
Après les combats sur l’Aisne, le corps expéditionnaire Britannique se déplace vers le nord-ouest pour épauler l’aile gauche de l’armée Française. Il se heurte alors à l’armée Allemande, dans la phase finale et septentrionale de la « course à la mer ».

Transportées par autobus depuis Abbeville, les troupes Britanniques sont venues se mettre en position entre Béthune et Ypres. Des renforts, regroupés à Saint-Omer ou se repliant d’Anvers, viennent les rejoindre. Le corps d’armée britannique s’efforce de former une ligne de front depuis Bixschoote, au  nord d’Ypres, jusqu’à La Bassée, la cavalerie Française s’est intercalée entre les 2 corps d’armées situés les plus au sud, entre La Bassée et Armentières. Le paysage est plat, segmenté par de multiples fossés de drainage.

Le 23 octobre 1914 du 56e Régiment d'infanterie de Chalon
www.lejsl.com/.../23/le-23-octobre-1914-du-56e-regiment-d-infanterie-d...
Il y a 3 jours - Le 23 octobre 1914 du 56e Régiment d'infanterie de Chalon. « Dans la nuit, rien à signaler. Dès l'aube, profitant d'un épais brouillard, les ...
23 octobre 1914. Nous avons eu à déjeuner le caporal ...
www.nrblog.fr/.../23/23-octobre-1914-nous-avons-eu-a-dejeuner-le-cap...
Il y a 3 jours - 23 octobre 1914. Nous avons eu à déjeuner le caporal Poivre, pilote et le Lt. Perret, observateur, qui montent le biplan Farman chargé de ...
23 Octobre 1914 - Souvenirs de Campagne - Grande ...
unjouruneguerre.canalblog.com › automne 1914
Il y a 3 jours - 23 Octobre 1914 De bonne heure, ma femme est auprès de moi ; elle a grande hâte de voir le Médecin-Chef qui, de son côté, lui a fait...
Le 23 octobre 1914 : Le général Foch s'installe à Cassel ...
www.il-y-a-100-ans.fr/.../le-23-octobre-1914-le-general-foch-s-installe-a-c...
Le 23 octobre 1914 : Le général Foch s'installe à Cassel. Par la rédaction pour Il y a 100 ans - La Grande Guerre, Publié le 23/10/2014. Il y a 100 ans - La ...

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire