jeudi 2 octobre 2014

LA GRANDE GUERRE AU JOUR LE JOUR LE 30 SEPTEMBRE 1914

30 SEPTEMBRE 1914


I)
Nous avons progressé à l'aile gauche et sur les Hauts-de-Meuse.
Ailleurs, nous avons repoussé vigoureusement l'offensive Allemande et fait de nombreux prisonniers appartenant à plusieurs corps d'armée différents.
Le généralissime publie un tracé de la ligne de nos positions depuis la Woëvre jusqu'à la région entre Somme et Oise. Il en résulte que nous tenons fortement notre front, et que le cheminement de nos corps n'a pas cessé d'être actif.

Les Allemands subissent de sérieux échecs à la frontière de la Prusse Orientale, ils se sont laissé entourer par les Russes dans une région forestière et lacustre, où leurs mouvements sont des plus difficiles.

Les Monténégrins s'étant approchés de Sarajevo, en venant du sud-est, les Serbes ont marché vers cette même ville par le nord-ouest. Ils ont occupé, à quelques kilomètres de la capitale de la Bosnie, le massif montagneux de la Roumania, qui culmine à 1 700 mètres et qui est l'un des nœuds stratégiques de la région.

La flotte Allemande a croisé dans la mer Baltique, mais les résultats qu'elle a obtenus le long des côtes Russes sont totalement insignifiants.

La Turquie a poussé ses préparatifs de guerre et fermé les Dardanelles aux bâtiments de commerce.

II)
Le Colonel Dupuy fait nettoyer le village, les « tringlots », (le Train est l’arme qui organise et coordonne la logistique, le transport et l’appui au mouvement de l'armée de terre Française. Cette Arme a été créée en 1807 par Napoléon Ier sous le nom de Train des Équipages Militaires.), qui l’occupaient avant nous, l’ont beaucoup sali mais ont déclaré  » ne pas être assez bête pour le nettoyer !… »

Nous disons tout haut ce que nous pensons de cette façon de faire, ce qui n’a pas l’air de plaire aux Demoiselles.

Les tringlots ont logés pendant 3 semaines où nous sommes actuellement et ont laissé de bons souvenirs. Tous les matins ils fournissaient le repas à Mlle Marguerite.
Le Capitaine du train à fait cadeau d’une robe à Mlle Henriette. En échange, Marguerite fait des blagues à tout le monde. Belle occasion pour la chimère. Nous n’y manquons pas.

Le Lieutenant Armand vient à peu prés tous les jours ainsi que son brigadier d’ordonnance rendre visite à ces dames. Un après midi notre cuisinier l’invite à prendre le thé avec nous... Il a l’air plutôt surpris.

III)
A Cornimont il y a énormément de soldats dans le village, artillerie et chasseurs alpins, plusieurs cafés sont consignés jusque la fin de la guerre (parce qu’ils ont donné à boire à des soldats ivres).
Mr Chevroton a dû fermer il y a déjà un mois.
Celui près de la Roche.
Un autre vient d’être fermé aussi.

IV)
Geiger qu’on avait donné comme mort, n’est que blessé.
Jusqu’alors, il n’y a que le Ct Jonett et le petit Voinson, frère de Isidore, dont on ait annoncé la mort officiellement.
Il paraît que l’hôpital et l’hôtel Remy sont pleins de malades et blessés.

Marie K. est triste aujourd’hui, elle vient d’apprendre la mort du jeune Gaston Krantz, le 3ème fils de Camille K, il a été tué près de Longwy le 23 août.
Le 4e fils a été blessé dès le début près d’Altkirch, il est à peu près guéri et vient de partir pour Besançon, sa blessure est au bras.
L’aîné est blessé aussi, une partie de la cuisse emportée par un obus, il est soigné à Paris... Les pauvres gens n’ont pas de chance. Ils ont déjà perdu un grand fils, il y a 3 ou 4 ans.

V)
Situation de Prise d'Armes :
16 officiers 1 535 hommes.

L'ennemi opérant des retraits de troupes sur tout le front de nos armées, il est prescrit de se rendre compte de l'importance de ces retraits et d'empêcher l'ennemi d'en effectuer de nouveaux.

Dans cet ordre d'idées, le 3e corps reçoit l'ordre d'attaquer sur certains points (attaque de la ferme Sainte Marie par le 24e, de la cote 100 par le 84e) et de pousser des reconnaissances sur d'autres points.

Le détachement composée comme le jour précédent d'un bataillon du 310e (commandant de Guillebon), reçoit l'ordre d'envoyer une reconnaissance vers le moulin de Loivre, cette reconnaissance (Compagnie Dherse) est encadrée à sa gauche par une reconnaissance fournie par le 1er R.I et dirigée sur le bois de Luxembourg, à sa droite, par une reconnaissance fournie par le 310e RI et dirigée sur le bois de Chauffour. Toutes ces reconnaissances sont composées d'une compagnie... Leur marche en avant est secondée par notre artillerie lourde qui bombarde Loivre et le bois de Chauffour.

La compagnie Dherse établit son gros dans les tranchées à L'O. de la Route nationale 44 et de là envoie des patrouilles sur le moulin de Loivre. Elle obtient de cette manière les renseignements suivants :
L'ennemi occupe une tête de pont à l'0. du canal de l'Aisne au moyen de 2 tranchées, l'une à l'E. du moulin l'autre au N.E. du bois de Chauffour.
Les compagnies envoyées en reconnaissance reçoivent l'ordre de se replier à la nuit, en laissant une section à l'emplacement de leur [gros]... Pertes éprouvées :
4 blessés au 1er Bataillon.

VI)
Maurice Aubert, du Journal de Roubaix, dans son éditorial du 30 septembre 1914 explique à ses lecteurs les raisons de la sévère censure que subissent les journaux de l’époque. En voici quelques extraits :
« L’expérience de 1870 a été concluante. L’autorité militaire ne veut pas la recommencer et elle a raison. Il y a 40 ans, la presse publiait les opérations en cours (…) des détails certainement très intéressants pour le lecteur mais qui avaient le grave défaut de renseigner en même temps les Allemands. (…) Quand il s’agit de la défense nationale, aucune précaution n’est négligeable, surtout en temps de guerre. Certes nous sommes habitués, en France, depuis longtemps, déjà, à une liberté de la presse qui va jusqu’à la licence inclusivement, pour ce quatrième État qui déclare si fièrement ne relever que de l’opinion publique, le contrôle officiel des censeurs à quelque chose de blessant et rétrograde. (…) Quand nous serons vainqueurs, nous n’aurons de permission à ne solliciter de personne pour célébrer la gloire de notre chère France, de ses vaillants soldats et de leurs admirables chefs. »

VII)
Une dépêche, venue de Petrograd est reprise dans les journaux, on peut y lire : « Ici, on organise une grande armée de 5 000 000 de soldats sous le commandement du Tsar lui-même. Elle sera concentrée sur 5 points : Riga, Wilna, Varsovie, Lublin et Rovno.

On s’attend à ce qu’elle emporte toute résistance et avance en même temps sur Berlin et Vienne.
22 corps d’armée Allemande s’amassent à la frontière de Prusse Orientale.

Dans la guerre Austro-Russe, les Autrichiens reculent au-delà des Carpates, les Russes occupent Przemysl, ils avancent aussi vers Cracovie alors que les Autrichiens se retirent au-delà de la Vistule.

En Hongrie, la marche Russe continue, dans leur retraite, « les Autrichiens brûlent leurs villes et leurs villages, laissant derrière eux un véritable désert selon le Journal de Roubaix ».

A Belgrade, les Serbes reprennent Semlin.

Selon une dépêche de Constantinople :
« En Turquie, les préparatifs de guerre sont terminés. De nouvelles batteries sont organisées sur le Bosphore. Les vaisseaux Turcs, avec des équipages Allemands rodent dans la mer Noire. »

Autour d’Anvers l’ennemi bombarde les forts de Waelhem et de Wavre Sainte-Catherine.
Ils bombardent Lierre, et le combat continue dans la région d’Alost.

VIII)
Le journal de Roubaix publie les listes des « braves » (soldats promus), « des tombés au Champ d’honneur » et des blessés, elles s’allongent de jour en jour. Le journal publie, aussi, un avis aux armuriers Belges actuellement dans la région, ils doivent se présenter à la préfecture du Nord.
La Mairie de Tourcoing « a l’honneur de prévenir les habitants que par simple mesure de précaution, les becs de gaz seront éteints chaque soir à 10 heures, pour éviter les bombes qui tombent du ciel. »

M. Cotel le chef de gare de Tourcoing vient de faire afficher dans la salle des pas-perdus de la gare principale, un avis émanant de la police locale, informant le public qu’il ne sera plus délivré de tickets de chemin de fer aux personnes non munies d’un laisser-passer, délivré au commissariat de police...

IX)
Nous pouvons lire dans les colonnes du Journal de Roubaix un petit article racontant l’histoire d’un petit escroc.
Un pseudo-aviateur Gilbert à Dunkerque :
« On a arrêté, à Paris, un individu nommé Perroux, originaire de la région Lyonnaise qui, lors d’une randonnée en automobile à Dunkerque, s'est fait passer pour l’aviateur Gilbert et s'est fait prêter, grâce à ce faux nom une énorme « torpedo » qu’il amène à Paris.
L’autorité militaire, à laquelle Perroux a été déféré, va chercher à établir, d’une façon exacte, qui est ce pseudo aviateur et ce qu’il voulait faire.

X)
Communiqués officiels parus dans la presse nationale le 30 septembre, à 15h00
- A notre aile gauche, au nord, de la Somme, l'action continue à se développer de plus en plus vers le Nord.
- Entre l'Oise et l'Aisne, l'ennemi a lancé une vigoureuse attaque sur Tracy-le-Mont, au nord-est de la forêt de Laigle. Il a été repoussé avec de fortes pertes.
- Au centre , accalmie sur tout le front qui s'étend de Reims à la Meuse.
- Entre Argonne et Meuse, nous avons légèrement progressé.
- En Woëvre, violents combats. Nos troupes ont avancé sur plusieurs points, notamment à l'est de Saint-Mihiel.
- A notre aile droite , Lorraine et Vosges, pas de modifications.

23h00
La situation générale est satisfaisante. Aucune modification sensible du front, sauf en Woëvre méridionale où nous avons occupé Seicheprey et poussé jusque sur les pentes du Rupt de Mad.

XI)
- Ce jour-là, le Daily Mail publie un article repris dans le Petit Journal, qui raconte la vie (en attendant la mort) du soldat Allemand dans la tranchée.
- Stéphen Pichon, qui n'a jamais caché la vérité, affirme que l'Autriche est quasiment battue et que l'Allemagne, même si ce sera plus long, le sera aussi.
- Situation militaire : nous avons encore fait de nombreux prisonniers. Les succès Russes continuent en Galicie.
- Un correspondant du Petit Journal raconte la vie dans une grande ville du
Nord, pas loin du front.
- L'art Français et les perfidies Allemandes.
- Le parti libéral Italien et la guerre contre l'Autriche.
- Le dossier sur la barbarie Allemande.
- Comment se sont conduits les Allemands à Compiègne.

XII)
Je pars de bonne heure visiter les compagnies. La forêt est à peine réveillée. Des rais de soleil filtrent à travers les hêtres. Au loin, de temps à autre, des coups de feu. Je trouve les 7e et 8e compagnies au bivouaque à 3km d’ici sur la belle route d’Allarmont (la route de Strasbourg !). La fumée des popotes rampe sous les arbres. Les hommes sont silencieux. Le froid de la nuit leur a fait la mine longue et les yeux creux.

La compagnie Gresser est aux avant-postes, à la maison forestière de Thiaville dans une jolie clairière parcourue par un ruisseau. 4 hommes, le fusil à la main, m’y accompagnent. Nous coupons à travers bois pour l'atteindre. Ce ne sont que crêtes et ravins... Diable ! la guerre dans ses terrains-là ne doit pas être facile.

D’ailleurs en fait d’ennemi nous ne relevons que des traces nombreuses de sangliers et de biches. J’accompagne le capitaine Gresser jusqu’à ses tranchées avancées. Nous marchons sur la mousse, nous parlons à voix basse, il faut éviter de tousser, de briser les brins de bois mort, de faire rouler les cailloux. De temps à autre le capitaine s’arrête et fouille de sa jumelle les cimes des arbres de la crête opposée, position favorite des guetteurs. Aux avant-postes, rien à signaler. Les patrouilles Françaises et les patrouilles ennemies se promènent dans les mêmes parages sans arriver à se voir.

C’est la guerre des bois, guerre pénible, énervante, où les oreilles travaillent plus que les yeux. L’endroit est si plaisant que je reste déjeuner avec les capitaines, Gassier et Cordonnier. Ils se sont installés dans la maison du garde-chasse de M Michaut, de Baccarat. Les Allemands ont vécu là des jours heureux ainsi qu’en témoignent les nombreuses bouteilles qui jonchent le sol autour de la maisonnette. Pour être plus tranquilles ils ont pris soin de fusiller sans jugement le gardien de la scierie voisine et sa vieille mère de 75 ans en commençant par lui… L’on voit encore sur un mur noirci par l’incendie la trace des balles du peloton d’exécution et, là, dans une prairie deux étroites tombes avec une croix.

Le canon tonne sur les hauteurs voisines. Nous ne recevons pas d’obus, ils sont probablement pour Celles, mais, quoique lointains, ils font en éclatant un bruit énorme qui se répercute à travers les vallées. Dans la direction d’Ancerviller de gros obus éclatent. Ils viennent de Cirey où l’ennemi s’est solidement retranché.

Soir 19h00 je reviens de Pierre-Percée où se trouve un poste de mes chers chasseurs.- Eh ! quoi me voici devenu éclaireur du bataillon ? La pointe que j’ai poussée jusque là, seul à travers une forêt inquiétante, m’a permis d’assister à un combat d’artillerie contre infanterie des plus intéressants. Juché sur le haut rocher de Pierre-Percée, je suivais l’éclatement des obus au-dessus des tranchées occupées par le 70e alpins au Nord-Est de Celles, quand je suis rejoint dans ma position élevée par un capitaine des chasseurs. Il est probable que notre groupe est vite repéré par l’ennemi qui occupe la crête opposée car des coups de feu sont tirés sur nous, sans dommage, d’ailleurs. Ma surprise de voir la guerre se dérouler dans un si magnifique décor est toujours aussi grande.

A nos pieds, la vallée de Celles, à droite un océan de sapins, derrière nous l’horizon à perte de vue, à gauche les pins et les hêtres de la Chapelotte. La nuit tombe. On voit de plus en plus lumineuse la flamme des obus qui éclatent. La lune se lève sur les crêtes… La fraîcheur de la montagne, cette fraîcheur si parfumée de la tombée du jour, m’enveloppe les épaules. Le capitaine alpin me parle des Chapieux, de la Savoie, de mes anciens camarades du 22e bataillon.

Belle soirée. J’aimerais me rappeler ce dialogue échangé au sommet d’un rocher fantastique dans le bruit des shrapnells. Le retour dans la nuit est difficile... Le chemin est semé de pièges... La compagnie Cocagne a tendu entre les arbres des fils de fer à hauteur de la jambe... Certains mettent en mouvement des bouteilles suspendues qui donnent l’alarme en s’entrechoquant.

Sous les abris de sapins déjà les hommes dorment. Et c’est au clair de la lune que je reviens, prenant mille précautions pour que mon cheval en marchant ne révèle pas ma présence à un ennemi enhardi par la nuit, mon cheval tousse et c’est un danger. En arrivant à Badonviller je communique sur la prière du commandant, mes renseignements au colonel. Je vous le dis :

Je joue le rôle d’éclaireur du bataillon. D’ailleurs on sait que j’aime ce rôle et le commandant me laisse aller où je veux, me débrouiller comme je peux. Tant mieux. Je vois plus de choses intéressantes que les autres officiers retenus strictement à leur poste.

XIII)
Notre voyage a duré 40 heures. Nous avons littéralement passé de l’aile droite à l’aile gauche des Armées Françaises et le détour que nous avons fait pour arriver à ce résultat est fantastique. Après avoir traversé Neufchâteau, et Troyes, nous nous sommes dirigés sur Paris que nous avons contourné par le Sud, en empruntant la grande Ceinture... Nous atteignions Rouen en pleine nuit, et le bruit court que nous débarquerons à Serqueux. A cette dernière gare, le Colonel est allé prendre les ordres et, en revenant :
« Vous pouvez continuer à dormir, mes enfants, nous sommes encore loin du terme de notre voyage » nous a-t-il dit, sans s’étendre davantage…

Nous avons dépassé Abbeville, suivi la côte, aperçu la mer et, à Etaples, la machine s’étant attelée en queue du train, nous repartons vers l’intérieur, laissant derrière nous Béthune et Lens, finalement, aujourd’hui 30 septembre, vers midi, après 2 nuits et une grande journée, nous débarquons en plein pays noir (mines de charbon), à Drocourt.

Tout le long du trajet, aux gares où nous nous sommes arrêtés, de bonnes dames de la Croix Rouge ont fait des distributions de pain, de chocolat, de bouillon, etc... etc... Nous étions, les officiers, très confortablement installés dans un wagon de 1ère classe à couloir et, la nuit, pour dormir, nous partagions un compartiment à deux ou trois au maximum... En revanche, nos pauvres troupiers sont beaucoup moins bien, empilés dans des wagons à marchandises, avec deux poignées de paille... Le voyage a dû leur sembler terriblement long ! Il nous est, d’ailleurs, très difficile d’exercer une surveillance quelconque sur eux, car, en formant le train, on avait eu la maladresse de placer notre wagon en tête au lieu de l’intercaler au milieu de la rame. Aussi, deux ou trois loustics se sont fait blesser et d’autres, descendus pendant de courts arrêts, n’ont pu remonter, le train ne les ayant pas attendus.

Nous avions eu l’espoir de débarquer à Amiens. J’en étais heureux car peut-être aurais-je pu voir la famille que je possède dans cette ville et retrouver des visages amis, mais cette attente a été déçue.

Enfin, notre voyage est terminé. Nous prenons nos cantonnements à Hénin-Liétard. Le Colonel désigne ma Compagnie pour remplir une mission spéciale qui consiste à encercler la localité, de postes occupant et surveillant les voies de communication, principalement dans les directions du Nord et de l’Est. Je devance donc la colonne avec mon unité. La distance entre Drocourt et Hénin-Liétard n’est pas bien longue et il est impossible de délimiter les deux communes, car les maisons bordent la route sans aucune interruption... Ces maisons qui abritent les mineurs, toutes bâties en briques, sont groupées en cités appelées « corons ». Au loin, à droite et à gauche, s’élèvent d’énormes monticules de résidus de houille, ce sont des « crassiers ou terrils ».
Lorsque nous arrivons à Hénin-Liétard, des quantités de gens viennent au-devant de nous et une marmaille piaillant nous fait un bruyant cortège... On me remet un bouquet qui, ma foi, m’embarrasse diablement.

Les Boches se sont montrés par ici il y a 3 semaines environ, mais ils ont à peine séjourné. Depuis cette époque, aucune troupe Française n’est passée dans la contrée, c’est ce qui explique l’accueil enthousiaste qui nous est fait par une population, en temps de paix, plutôt hostile aux soldats qu’elle ne voit que pour les grèves. A la mairie, le secrétaire, très obligeamment, me donne tous renseignements utiles pour l’accomplissement de ma mission. Je crois, toutefois, que je vais avoir bien du mal à remplir cette dernière, car comment arriver, avec mes 200 hommes, à isoler les 20.000 habitants que compte la localité ?

Accompagné d’un gendarme, réquisitionné au passage, je me mets en devoir de faire le tour de la ville et de laisser aux points les plus délicats (route de Douai, route de Dourges, route de Courrières, etc...) une section ou une escouade, suivant le cas... Au cours de ma tournée, par une inattention et un manque de réflexion que jamais je ne me pardonnerai, je laisse, sans l’inquiéter, un avion boche prendre son essor à 200 mètres de moi. Ce n’est que lorsqu’il est bien haut, et tout à fait hors de portée, que je remarque les croix de Malte dessinées sur ses ailes... Quelle magnifique capture j’ai ratée là ! Aussi, comment pouvais-je supposer qu’un aviateur ennemi aurait l’audace d’atterrir aux portes d’une ville occupée par nous ?

Avec la demi-section qui me reste, je rentre dans Hénin-Liétard et rends compte au Colonel de l’exécution de ma mission, je lui remets, en même temps, un rapide croquis du dispositif que j’ai adopté. Mes hommes sont cantonnés dans une sucrerie, la popote du Bataillon est installée dans la maison d’un directeur de cette dernière, c’est la vie de château qui continue.

Une magnifique chambre m’est réservée chez un ingénieur des mines, lui-même mobilisé. De Caladon loge là également. L’immeuble est gardé par un ménage de domestiques qui se met en quatre pour nous procurer ce qui nous est nécessaire. Par des journaux locaux qui traînent dans la maison, j’ai eu quelques détails sur le sort de Maubeuge où doit se trouver mon frère. Cette place forte, investie pendant quelques jours et violemment bombardée, a dû capituler vers le 5 ou le 6 septembre.

Je me demande ce qu’a pu devenir mon frère au milieu de ces bouleversements et je m’explique, maintenant, pourquoi il ne donne pas signe de vie. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé de fâcheux… Je suis réellement favorisé car à côté de ma chambre il y a une salle de bains et demain matin, je pourrai prendre un bain chaud, chose que je n’ai pu faire depuis longtemps, quoique le besoin s’en fasse bien sentir.

Tout le monde s’arrache les troupiers et je crois bien que beaucoup ne coucheront pas dans leur cantonnement ce soir. Comme il y a de tout à profusion dans le pays, pain blanc, vin, bière, œufs, lait, conserves, etc... Laurence, le cuisinier, en profite pour nous faire de somptueux repas.
Il se fait même houspiller à ce sujet par le Capitaine Bérault qui l’accuse de lui procurer des digestions laborieuses par la trop bonne chère qu’il nous impose.

Tel un Vatel moderne, Laurence, désespéré de ces reproches, ne parle rien moins que d’attenter à ses jours… Et j’ai toutes les peines du monde à lui remonter le moral et à obtenir qu’il renonce à ses funèbres desseins... De mon côté également, profitant de l’abondance de l’approvisionnement local, j’écorne sérieusement le boni de la Compagnie pour améliorer un peu l’ordinaire et me constituer une petite réserve de conserves que je placerai sur la voiture de Compagnie et que les hommes seront heureux de trouver lorsque nous aurons à traverser des périodes difficiles, ce qui ne va probablement pas tarder.

XIV)
Chaque matin apporte la curiosité d’apprendre du nouveau, la journée se passe, et chaque soir m’apporte d'autre changement... Rien, ou si peu. C’est angoissant… La bataille de l’Aisne continue toujours... La journée se passe dans le calme.
Ce soir, à 19h00, je vais prendre ma garde à l’ambulance de l’école normale des instituteurs... Tout le personnel est encore là, à son poste... C’est qu’il doit arriver des blessés. Le dévoué major - M. le docteur Marchand - assisté des dames infirmières attend.

Bientôt les grilles s’ouvrent, des autos s’arrêtent, on descend les blessés et avec d’infinies précautions on les dépose sur des brancards, que des infirmiers robustes enlèvent et transportent dans les salles respectives. Pauvres gens ! Et comme le cœur se serre au passage de ces pauvres garçons (hier encore plein de vie) aujourd’hui étendus, là, livides, inertes, blessés cruellement, touchés par la mort peut-être... Pauvres gens !

2 blessés sont déposés dans la salle n°1, les autres sont transportés dans les salles des étages supérieurs. J’entre dans la salle n°1 qui avec la salle n°2 sont confiées à ma garde cette nuit. Mon compagnon de garde est M. Pérès, négociant en linoleum à Paris actuellement à Blois. Nous aidons à dévêtir les pauvres blessés... Tous les 2 ont été blessés autour de Reims et n’ont pas couché dans un lit depuis 2 mois.

2 mois ! Comme cela va leur sembler bon de dormir dans un lit !!! L’un est blessé à l’épaule, c’est un brave paysan Normand des environs de Falaise, il sourit et roule ses bons gros yeux tout ronds, l’autre est blessé à la cuisse c’est un ouvrier Parisien, très gai, très déluré, bon garçon, il explique la bataille où il a été blessé...

Le docteur Marchand procède au pansement des plaies M. Ouiste, infirmier en chef, aide, et les dames de la Croix-Rouge, toujours sur la brèche, mesdemoiselles Sauvalle et Roche, préparent les bandes, les ouates, etc. Les pansements faits les plaies sont bien bandées, le linge des malades est changé, ils sont lavés et cela fait un bien énorme. Puis le docteur autorise qu’un potage leur soit donné.

Le docteur monte aux salles supérieures, sur son invitation je le suis.
Dans une salle, occupée par de nombreux lits, il vient de n’être déposé qu’un blessé, le docteur panse sa plaie à la jambe, assisté de Melle Barbier, infirmière. Ce blessé a rapporté une superbe dragonne argentée d’officier allemand, il y tient beaucoup.

Au-dessus - sous les combles - dans le grand dortoir de l’école normale, parmi les nombreux blessés, 4 autres ont été déposés. L’un, un mineur, a été sérieusement blessé en 3 endroits, à la poitrine, à la main droite (presque emportée) épouvantable, et à la jambe, un autre est blessé à la cuisse, un autre est atteint à la tête... Quel triste spectacle que celui de ces misères, et comme ceux qui sont responsables de pareilles atrocités devraient être là, pour voir leur œuvre. Les misérables !

Le docteur Marchand, auquel vient se joindre le docteur et madame Croisier, assisté des dames infirmières : Mesdames Girardin, Thibaudier, mademoiselle Burat, fait les pansements... Quelle épouvantable main, presque emportée, presque arrachée, a le mineur ! 3 doigts ont disparus, 2 autres sont sanguinolents et ne tiennent presque plus. Le brave homme souffre atrocement et trouve la force de sourire et de raconter ses batailles :
« Voilà un malade gai, lui dit madame Girardin. Du reste nous n’avons jamais eu de poules mouillées ici. »...
Cette salle, très grande, est peu éclairée, madame Croisier tient une lampe à pétrole, la lumière éclaire crûment les visages, et projette des ombres énormes au plafond...Je redescends à mes salles n°1 et 2... Les dames infirmières sont parties et après avoir fait le tour des salles, serré les mains des blessés , sans oublier les 2 bons Turcos : Hamida Ben Mohammed et Hassen, tous deux du 4e tirailleurs à Tunis, je baisse les lampes, la nuit commence. Il est 21h00.

La plupart dorment, les autres (surtout trois) bien atteints, bien malades souffrent beaucoup. J’apporte mes soins, le mieux que je peux, à ces pauvres garçons, jusqu’à 1h00 du matin. À cette heure (comme il a été convenu) M. Pérès vient me remplacer et je me retire, dans un bureau voisin. Il est loisible de se reposer... Mais le froid m'empêche de dormir... Pendant ce temps, je parcours le livre des entrées et je note 2 décès que j’ai omis d’écrire, en leur temps, un est tout récent, du reste.
Le 15 septembre : Aristide Baudrez, sous-lieutenant, 27 ans ;
le 28 septembre : Louis Lacher, 21 ans.

À 5h00, le jour paraît, les sonneries voisines de la caserne annoncent une nouvelle journée.

À 6h00 je vais à la salle 1, puis à la salle 2... Beaucoup sont réveillés. Je donne un sac de noix à Hassen (il aime beaucoup les noix) et un paquet de cigarettes ; puis je donne un autre paquet de cigarettes à un brave petit Parisien : Foulquet.

Hassen se lève en chemise, les jambes noires nues, sa tête crépue coiffée du bonnet de coton, il donne à quelques uns des cuvettes remplies d’eau, et ils font (heureux) leur toilette... Les fenêtres sont grandes ouvertes, l’air frais pénètre... il fait froid, le ciel est pur et le soleil darde ses beaux rayons.

Après le passage des parquets à l’eau froide, les dames infirmières et madame Lambert-Champy arrivent et prennent possession de leur poste de sacrifice et de dévouement. Je quitte, avec M. Pérès, nos chers blessés, en souhaitant à chacun d’aller mieux, et de mieux en mieux. Au-dehors, il fait froid. Dans la matinée je reviens à l’ambulance, où je dépose un paquet de journaux illustrés « La Famille » afin d’apporter de la distraction aux convalescents dans leurs instants de calme et de repos dans leurs souffrances. La journée s’écoule dans les fraîcheurs d’une belle journée d’automne. Les nouvelles de la guerre sont rares et elles ne disent pas grand chose. Ayons une patience toute patriotique.

XV)
Tensions en Picardie et vers Arras
Il y a déjà des Américains qui sont volontaires pour se battre en France en remerciement du concours des Français à l’indépendance des États-Unis d’Amérique. Au terme de la phase de leur formation initiale qui s’effectue à Toulouse, le drapeau des USA est présenté pour la première fois lors d’une cérémonie militaire Française. Les États-Unis n’entreront pleinement dans la guerre qu’au printemps 1917...

Sur le front Français les manœuvres qui sont entreprises pour briser le front de Picardie ne réussissent pas. Dans le Pas-de-Calais, la situation demeure critique dans le périmètre d’Arras. Le 10e corps d’armée attaque au sud de la ville mais ne parvient pas à renverser les lignes ennemies qui sont tenus par le corps de la garde de la IVe armée Allemande.

XVI)
Anvers Raymond Seppen
« Achemate ? » s’étonne une nouvelle fois Raymond en articulant lentement ce qu’on lui a présenté comme le moyen de combattre l’ennemi. L’autre homme avec qui il attend devant l’entrepôt ferroviaire hausse les épaules : Lui non plus ne sait pas ce que cela veut dire. Lui aussi vient d’être envoyé devant ce bâtiment avec « Achemate » comme seule indication de son affectation, avec l’ordre d’attendre que l’on vienne le chercher... Il s’appelle Sylvain.

Sylvain Vanbattel est un artilleur de Namur. Dans la déroute qui a suivi la chute de la ville, il s’est retrouvé en France. Il est revenu en Belgique il y a seulement quelques jours : Un train l’a ramené à Anvers pour rejoindre les restes de l’armée Belge et reprendre le combat. Raymond regarde son compagnon d’affectation et pense à Erwin, comme il ne peut cesser de le faire depuis la semaine dernière. Pauvre gamin ! Après le sabotage, ils espéraient se retrouver tous les 2 à Anvers et prendre un bateau pour l’Angleterre... En traversant un village, il a revu Erwin :

Son ami s’est fait prendre par l’ennemi. On l’a aligné contre un mur avec deux autres types qui ont fait Dieu sait quoi. Devant les villageois, un peloton d’exécution du Reich a braqué ses fusils droit sur eux... Raymond est resté caché. Il ne pouvait rien faire et cela lui est insupportable. Erwin a reconnu Raymond... Il a souri avant de détourner les yeux : Il ne voulait pas le faire repérer... Il a alors crié qu’il n’avait pas peur en Flamand, dernière bravade d’un garçon de 19 ans qui sait qu' il va mourir... Une dernière fois, Raymond a croisé le regard embué de larmes de son ami... Il l’a revu, l’espace d’un instant, le jour où il est monté pour la première fois dans sa locomotive en tant qu’apprenti... Et les Allemands ont tiré... Raymond s’est mordu les lèvres pour ne pas crier en voyant le corps du garçon s’affaisser telle une poupée de chiffon.

En arrivant sain et sauf à Anvers, Raymond s’est senti profondément coupable d’être en vie. Il a plus de 50 ans et a bien vécu... Erwin, lui, n’a pas commencé à vivre.

Alors tant pis pour le bateau vers l’Angleterre : Il s’est présenté au bureau de recrutement le plus proche et a demandé à se rendre utile. C’est là qu’on lui a annoncé qu’il doit rejoindre le « Achemate »... !?

Le voilà à présent avec cet artilleur à discuter de leurs mésaventures respectives tout en se demandant pourquoi un mécanicien et un artilleur sont affectés au même endroit. La porte de l’entrepôt derrière eux s’ouvre soudain. À leur grande surprise, apparaît la tête d’un officier souriant de toutes ses dents. Son accent leur fait dire qu’il est Anglais, mais il s’exprime dans un très bon Français :

« C’est vous, les Belges qui nous rejoignez ? Allez, entrez ! »

Raymond et Sylvain échangent des regards interloqués puis s’engagent à la suite de l’Anglais, qui les invite avec enthousiasme à s’avancer. À peine ont-ils mis les pieds dans l’entrepôt que Sylvain demande :
« Mais… le Achemate, c’est quoi ? »

L’Anglais part d’un grand rire et s’écarte pour révéler le mystère qui laisse les deux hommes béats... Devant eux, une locomotive aux lignes racées, tout droit sortie d’un illustré du futur. Des soldats belges sont occupés à y souder des plaques de blindage. Des marins Anglais inspectent un wagon lourdement protégé d’où dépasse un imposant canon de marine. L’officier Anglais tape dans le dos des deux volontaires, toujours bouche bée, et il rit à nouveau :

« Messieurs, voici le H.M.A.T ! »

Il pointe du doigt une inscription qui marque le flanc du train blindé et annonce avec fierté :

« His Majesty Armoured Train : bienvenue dans notre forteresse roulante ! »

XVII)
Témoignage du général-major Frantz, de l'armée Belge (extrait)
A notre arrivée à Tournai, vers la fin de septembre 1914, nous sommes accueillis comme les sauveurs du pays. Les gens s’imaginent que notre arrivée signifie la reconquête de toute la province de Hainaut... Les Tournaisiens ont déjà dû souffrir de la première invasion Allemande et, en me voyant avec mon Majorette et les troupes, ils s’imaginent être maintenant sauvés. Ils sont d’autant plus convaincus de cela que quelques troupes Françaises arrivèrent au même moment. Ces troupes sont constituées d’un bataillon de Territoriaux, qui ne s’est jamais retrouvé sous le feu, et d’un escadron de Chasseurs, les Territoriaux sont commandés par un capitaine d’une cinquantaine d’années.

Le 30 septembre 1914, j’apprends que des troupes ennemies de toutes armes, estimées à 10 ou 15 000 hommes, ont atteint la ville d’Ath et, dans l’après-midi, leurs éclaireurs ont atteint Ligne, à mi-chemin vers Leuze. Nous devons, par conséquent, nous attendre à être attaqués le lendemain...
J’envoie une demande d’aide au lieutenant-général Clooten il me fournit une centaine de volontaires venant d’Eeklo... Leur instruction est encore rudimentaire mais ce sont des hommes sur lesquels on peut compter.
Comme nous n’avions pas d’artillerie, j’envoie une demande urgente au commandant de la division Française à Douai afin de nous venir en aide.

Il ne peut accéder à ma demande car il est attaqué de 3 côtés en même temps.
Nous sommes, par conséquent, réduits aux gendarmes, aux Chasseurs-éclaireurs et aux Volontaires d’Eeklo avec, en plus, un corps de Cyclistes sous les ordres du lieutenant Gérard. Cet officier a reçu l’ordre de dynamiter le pont de Thulin qui surplombe le canal Mons - Condé. Malheureusement, ces militaires Belges sont trahis par une femme du voisinage et tombent dans une embuscade, perdant de ce fait, 40 hommes sur les 120 qui composent leur contingent.

Le reste se replie sur Tournai, tous audacieux jeunes gens, pleins d’enthousiasme prêts à entreprendre les missions les plus dangereuses dans les lignes ennemies. Je me rappelle, entre autres, un soldat du 12° régiment de Ligne. Il a marché pendant plusieurs kilomètres en portant un camarade blessé dans une brouette...

22h00 le 30 septembre, le lieutenant Gérard vient vers moi et se place lui-même sous mes ordres. Je lui explique la situation et ce tout premier soir, il part et fait sauter quelques ouvrages fortifiés sur la ligne de chemin de fer entre Ath et Leuze.

A minuit, cet officier vient me raconter qu’il est allé jusqu’au delà de la localité de Ligne et a réussi son audacieuse entreprise. Grâce à cette périlleuse expédition, la première patrouille de Uhlans n’atteint Tournai qu’à la fin de la matinée suivante.
Comme nous sommes attaqués à partir du sud-est et du sud, je suis obligé de scinder mes pauvres forces dans le but de barrer la route des Allemands dans deux directions, ainsi que dans le nord-est, sur la route de Tournai à Frasnes-lez-Buissenal. Mes patrouilles de gendarmes et de Volontaires battent la campagne .

Je donne comme instructions d’attendre les reconnaissances de la cavalerie ennemie jusqu’à ce qu’elles ne soient plus qu’à un peu moins de 100 mètres, ainsi, mes hommes peuvent faire feu efficacement et ne pas laisser échapper un cheval ou son cavalier.

Sur la lisière nord d’un petit bois, à environ 2 kilomètres et demi à l’ouest de Ramecroix, au sud de la route Tournai-Leuze, une patrouille de 20 hommes, aux ordres du capitaine Motry de la gendarmerie, laisse s’approcher à moins de 100 mètres, une patrouille ennemie de 7 hommes, commandée par un officier... D’une seule salve, ils abattent tous les cavaliers avec leurs chevaux. Nos soldats s’emparent des mors des chevaux et des capotes des cavaliers allemands afin de montrer le résultat de leur action, ils filent ensuite directement vers le côté sud du bois, une deuxième patrouille ennemie étant en vue pour porter secours à la première. Un bon nombre de Uhlans de cette nouvelle troupe mordent aussi la poussière.

Nous ne n'avons malheureusement résister à des hordes 20 ou plutôt 30 fois supérieures à nous-mêmes. Vers midi, les Français battent en retraite au milieu de l’exode des malheureux Tournaisiens... Au village d’Orcq, je montre au Major commandant, un remarquable endroit à partir duquel il peut balayer du regard toute la région juste en face de l’entrée de Tournai. Il y prend position mais aussitôt après, il reçoit l’ordre de continuer son repli vers Lille... Les Français ont laissé derrière eux, à la caserne Saint-Jean, tout ce qui aurait pu freiner leur retraite : blessés, malades, chevaux, bagages etc...

Avant de quitter Tournai, j’ai l’idée d’aller voir ce qu’il advient  de ce convoi. C'est une chance ! On n'avait aucune idée du danger immédiat... J’ai juste le temps de donner des ordres pour tout rassembler, hommes, chevaux, bagages et de s’éloigner par la route Tournai - Lille afin de retrouver les troupes Françaises... En même temps, j’ordonne à mes patrouilles de garder toutes les routes afin de permettre aux Français : goumiers et chasseurs à cheval de reculer dans la direction de Lille. Tous furent sauvés !...

Avec mon état-major, je prend mes quartiers au couvent de Froyennes sur la route Tournai - Courtrai où, grâce au téléphone, je peux communiquer avec les différents postes de gendarmerie. Les « Frères des Écoles chrétiennes » qui sont presque tous Français, nous reçoivent à bras ouverts et, en dépit de nos protestations, alors que je recherche des informations et donne des ordres, ils nous préparent un repas et sont aux petits soins pour nous tous... Ils ont transformé leur couvent en hôpital et, malheureusement, tous ces changements ne servent qu’aux Allemands blessés. Je reçois des ordres précis : Au cas où les Français quittent Tournai, je dois battre en retraite dans la direction de Courtrai et organiser la défense du canal de l’Espierres.

C’est ce que je fais immédiatement...

XVIII
Procéder au ravitaillement en nourriture d'une armée en campagne n'est pas chose facile. Le avitaillement de l'armée Indienne relève du défi, en raison des différence ethniques et religieuses, l'intendance doit fournir un approvisionnement adéquat à chaque cultes :
Les hindous ne mange pas de bœuf.
Les musulmans pas de porcs
Les brahmanes sont végétariens, par ailleurs la nourriture doit être préparée par un membre de leur caste.

Pour les musulmans la viande doit être apprêtée suivant les rites religieux. La bête est égorgée avant d'être découpée. L'intendance du Corps contourne ces difficultés en fournissant une ration standard acceptée par tous. Celle-ci est essentiellement composée de riz, chappatis (sorte de galette), dall (lentilles en sauce), légumes et viande pour ceux qui peuvent en manger... Le riz, l'atta (sorte de farine grossièrement moulue à la pierre servant d'ingrédient de base pour les chappatis) et le gur (sucre indien servant aussi pour les chappatis), sont importés d'Inde via Marseille. Plus tard les biscuits standard de l'armée britannique seront distribué en remplacement des galettes, sans grand succès.

En octobre, les premières troupes arrivent au front. le temps se refroidissant, le général Willcocks et les officiers commandants les bataillons demandent qu'une quantité raisonnable de protéine soit donnée aux hommes afin de mieux supporter le froid. Confronté à diverses difficulté, les services d'intendance font venir des troupeaux de chèvres et de moutons. Ainsi débarquent régulièrement en gare d'Aire-sur la-Lys et de Lillers des troupeaux d'ovins immédiatement pris en charge par  4 hommes détachés de chaque bataillon. Ceux-ci certifient aux autres soldats que l'animal a été abattu selon les rites.


De la retraite à la poursuite : le 28e RI en septembre 1914Ce vlecalvez.free.fr/JMO_sept1914/JMO_septembre1914.html
Lire ici son carnet de guerre pour la période août-septembre 1914. ... Départ du bivouac à 4H30 direction St Genest offensive générale le 28e est à la Ferme du ...
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30 septembre 1914. Je pars de bonne heure visiter les ...
www.nrblog.fr/.../30/30-septembre-1914-je-pars-de-bonne-heure-visiter-...
Il y a 2 jours - 30 septembre 1914. Badonviller. Je pars de bonne heure visiter les compagnies. La forêt est à peine réveillée. Des rais de soleil filtrent à ...
30 septembre 1914. Je pars de bonne heure visiter les ...
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Il y a 2 jours - 30 septembre 1914. Badonviller. Je pars de bonne heure visiter les compagnies. La forêt est à peine réveillée. Des rais de soleil filtrent à ...
Culture 41 - 29 et 30 septembre 1914
www.culture41.fr › ... › Septembre 1914
29 septembre et 30 septembre. Chaque matin apporte la curiosité d'apprendre du nouveau, la journée se passe, et chaque soir m'apporte aucun changement.












mercredi 1 octobre 2014

LA GRANDE GUERRE AU JOUR LE JOUR 29 SEPTEMBRE1914

29 SEPTEMBRE 1914

I)
Les indications qui viennent de la ligne de feu continuent à être favorables : celles qui viennent de notre aile gauche comme celles qui arrivent de notre centre ou des Hauts-de-Meuse.

Les Russes ont forcé les détachements Austro-Hongrois débandés à franchir les cols des Carpathes. C'est-à-dire que la route est libre pour eux vers Cracovie : la chute de cette place devant avoir une importance considérable pour la suite des opérations.

L'Allemagne a concentré 22 corps d'armée à la frontière Russe, en Prusse Orientale, en Posnanie et en Silésie. L'empereur Guillaume II, qui est d'ailleurs indisposé, a quitté le front occidental de son empire pour se rendre sur le front de l'Est. On dit qu'il a eu de vives discussions avec son fils aîné, auquel il a reproché l'insuccès, avoué par des journaux Berlinois d'ordinaire officieux, de la campagne de France.

La garde Prussienne, le meilleur corps de l'armée Allemande, a perdu depuis le début de la guerre, un nombre énorme d'officiers. Ceux-ci ont déjà été plusieurs fois renouvelés.

On annonce que la Turquie ferait des efforts pour que Burhan Eddine, un prince Ottoman, soit nommé prince d Albanie, en remplacement du prince de Wied, qui s'est retiré... Il y aurait là, la source d'une complication internationale de plus, puisque l'Europe ou, du moins, la Triple Entente et l'Italie ne peuvent permettre aux Turcs de reprendre pied en Albanie...

Le gouvernement Français décide que les auxiliaires, comme les exemptés et réformés, devront subir une nouvelle visite médicale.
II)
Le gouvernement militaire de Paris a approuvé le contenu du sac du soldat du neuvième arrondissement :

« Le gouvernement militaire de Paris, vient d'accepter l'offre que lui a soumis la municipalité du neuvième arrondissement de préparer pour nos soldats.
3.000 sacs qui comprendraient :
1° Une chemise de flanelle.
2° Un caleçon chaud.
3° Un tricot ou plastron.
4° Une ceinture de flanelle.
5° Deux paires de chaussettes.
Ce sac portera le nom de : Sac du neuvième arrondissement de Paris. » Le Figaro du 29 septembre 1914.

III)
Les arrivages ont repris au marché aux bestiaux de la Villette. L'effet est immédiat : les prix baissent, Le Figaro du 29 septembre 1914 .

« Le marché aux bestiaux de la Villette est redevenu à peu près normal. En effet, le nombre des arrivages se rapproche très sensiblement de celui que l'on enregistrait avant les hostilités... Aussi la vente se fait elle facilement et les cours sont-ils en nouvelle baisse sur le précédent marché. On compt 1 355 bœufs amenés, 1 257 vaches, 137 taureaux, 1 208 veaux, 6 589 moutons, et 4 130 porcs. En raison du nombre assez élevé des arrivages, on enregistre, suivant la qualité et par kilo, une baisse de 5 à 15 centimes pour le gros bétail et de 30 à 40 centimes pour les veaux. »

IV)
« L’homme libre » suspendu une semaine :
Le journal de Georges Clemenceau, l’ancien ministre et président du Conseil qui a refusé la censure d’un article est saisi et suspendu pendant 8 jours en application d’une législation particulière mise en place depuis le 5 août 1914 à Paris.

V
« Le Figaro » sous la plume de l’Académicien Alfred Capus publie un portrait du Kronprinz particulièrement soigné :
« Ce nom évoque soudain la grossièreté, la morgue épaisse, le rictus de la haine, tout ce qui trahit dans un type humain la bassesse et la déchéance ».

VI)
« Le conseil des ministres décide aussi au cours de sa réunion du 29 septembre 1914 que tous les contrats passés entre des Français et des membres des pays belligérants depuis le 4 août pour l’Allemagne et le 13 août pour l’Autriche-Hongrie sont considérés comme contraire à l’ordre public et déclarés nuls ».
Le ministre des Colonies, Gaston Doumergues, fait une communication au cours de laquelle il annonce l’installation d’une commission consultative coloniale, placée sous la présidence du sénateur Beranger, chargée de l’étude des questions de ravitaillement, de transport, de crédit et de concurrence économique.

VII)
Le Figaro du 29 septembre 1914 nous informe qu'à Paris il n'est plus obligatoire de circuler muni de sauf-conduit.

« À dater de ce jour, 28 septembre 1914, le service de la circulation et des transports de la préfecture de police ne délivrera plus de sauf-conduits aux automobiles pour le camp retranché de Paris. Cette délivrance sera strictement limitée aux départements de Seine et Seine-et-Oise. »

VIII)
- Ce jour-là, le Petit Journal, sous la plume de Jean Lecoq, s'offusque de cet impitoyable fisc qui réclame son dû aux femmes dont le mari est à la guerre.
- Jean Richepin sent que la pieuvre Germanique desserre ses tentacules.
- Les attaques Allemandes se brisent contre l'héroïsme de nos troupes.
- Les armées Russes « auraient occupé en partie » Prezmysl en Galicie.
- Ernest Vauquelin déplore le mauvais fonctionnement de la poste dû, selon les autorités, au fait que les familles « écrivent trop » aux combattants.
- Comment Avricourt a été pris.
- La Suisse se prépare à instituer le monopole du tabac.
- Surprises par les Belges les forces Allemandes se retirent en désordre.
- Les hommes des services auxiliaires versés dans le service armé.
- Des troupes Franco-Britanniques ont débarqué au Cameroun Allemand.

IX)
256e RI de Chalon :
La 21e compagnie fait parvenir dans la matinée les renseignements suivants :
- Les fermes autour de Près-du-Bois ne sont plus occupées par les Allemands.
- Le poste situé auprès de la Tête-des-Faux est abandonné.
- Les habitants questionnés prétendent ne pas avoir vu d’Allemands depuis le samedi 26 septembre.
- Les troupes ennemies face à nous sont des Bavarois (2e bataillon d’infanterie, 28e division, 4e corps d’armée).
- D’autre part, il n’y a plus que quelques Allemands dans Orbey.
- Ils se sont retirés en partie à l’Est du village.
- Les 22e , 23e et 24e compagnies ne signalent rien.
- Un message téléphoné de la Schlucht signale des forces ennemies dans la vallée de Munster.
- L’attaque que l’on supposait avoir lieu dans la région de Ranis-des-Chênes – Combkoff n’a pas eu lieu. Extrait du « Journal de marches et opérations »

X)
Les oeufs sont toujours aussi rares, j’en découvre 2 chez une vieille femme.
Le père Bacart envoie sa fille dans la vigne pour faire la chasse aux maraudeurs qui mangent son raisin...
Je l’accompagne... Personne dans les vignes mais en revanche je trouve deux sous-officiers du 32e en train d’abattre des pommiers, et leur passe un fameux savon.
« Personne ne nous a vu  » me dit l’un d’entre eux pour sa défense.
Jolie morale !…
Belleville Brigadier Édouard Bachimont

XI)
L’estaminet a des airs de fête : Par la porte grande ouverte sortent les notes grésillantes d’un phonographe qui s’emploie à inonder tout le quartier d’airs populaires. Devant les vitres, on a dressé un escabeau. Un homme y est perché, la cigarette aux lèvres. Il s’emploie à repeindre l’enseigne qu’il a déjà maladroitement barbouillée d’un jaune pétard. Il inscrit désormais en lettres noires le nouveau nom de l’établissement...

De passage dans la rue, Édouard déchiffre machinalement les premières syllabes.
Il remonte ses binocles sur son nez comme pour accepter ce qu’il vient de lire. Il traverse la rue d’un pas énergique et se poste au pied de l’escabeau.
Il accoste immédiatement le peintre d’un « Bonjour ! » qu’il essaie de faire paraître paisible alors qu’il n’en est rien.
Il doit s’y prendre à deux fois avant qu’enfin, par-dessus la musique, l’homme l’entende et lui sourie depuis son perchoir...

« Ah ! Bonjour, brigadier, je pas entendre vous ! »
Le peintre aux gestes hésitants a un accent tchèque à couper au couteau qu’Édouard connaît bien : C’est Viktor, l’un des membres de la bande d’Hugues de Brie. Avant la guerre, c’était l’un des rares étrangers à déjà faire partie du gang. À présent que les Français ont été mobilisés et dispersés aux quatre coins du pays, Édouard le soupçonne d’être le chef du nouveau groupe que de Brie a réussi à créer en recrutant des étrangers non-mobilisables.

« Descendez donc de là que l’on discute ! » commande Édouard énergiquement.
Viktor s’essuie les mains dans un chiffon taché et descend prudemment de son escabeau.
« Que peux moi faire pour brigadier ? demande-t-il innocemment dans son français approximatif.

— Je peux savoir ce que vous faites ?
Édouard indique de sa main droite l’enseigne jaune et noir au-dessus d’eux, et Viktor la contemple comme s’il venait à peine de la remarquer.
« Ça ? Patron dit que ça plaire à vous ! dit-il, un sourire en coin...

— Le patron ? Mais il est au front, le patron ! »
Viktor part d’un grand rire et son visage disparaît derrière l’épaisse fumée de cigarette qui s’échappe de sa bouche. Édouard ne peut ou plutôt ne veut pas comprendre : Comment diable de Brie peut-il encore commander quoi que ce soit ? Il est au front, peut-être même mort ! Mais déjà, le Tchèque a une main dans la poche de son pantalon et en sort un télégramme chiffonné qu’il agite sous le nez du brigadier.

« Ça message du patron ! Lui dire de changer nom établissement. Et lui ajouter « Merci au Brigadier Bachimont pour l’idée, stop ! » déchiffre-t-il fièrement sur le message... Édouard reste un instant interdit, puis voyant le sourire insolent du Tchèque, il tente de maintenir un semblant d’autorité en déclarant :

« Je vous ai à l’œil, mes gaillards ! »
Puis il s’en va reprendre sa patrouille, l’esprit tourné tout entier vers les moyens par lesquels de Brie a pu envoyer un télégramme depuis le front. Et il n’ose encore s’interroger sur le sens de cette nouvelle enseigne. Viktor regarde le brigadier disparaître au coin de la rue, puis fourre le télégramme dans sa poche. Il remonte tranquillement sur l’escabeau et reprend sa peinture. À grands coups de pinceau qu’il applique au rythme de la musique du phonographe, il achève d’écrire le nouveau nom du café :
« Babylone ».

XII)
« La 71e Division doit étendre son front, à sa droite, jusqu’au contact de la 41e Division, mouvements terminés pour midi.
Les bataillons (217e et 221e) du Lt-Colonel Mathieu, actuellement dans la région de Badonvillers doivent renter à leur brigade après avoir été relevés par le 170e Régiment.

En conséquence, le bataillon du 217e reçoit l’ordre vers 5h00 de prendre ses dispositions pour se retire sur Baccarat, en simulant un exercice de combat, dès que le 177e a occupé ses emplacements d’avant-postes.
Le bataillon arrive à son cantonnement de Baccarat (caserne du 17e bataillon de chasseurs) à 15h00, en envoyant toujours une compagnie à Gélacourt.
Le 6e bataillon poursuivait l’organisation de sa défense et ses exervcies de combat dans la journée.

La nuit, le 217e Régiment conserve ses mêmes emplacements d’avant-postes et mêmes cantonnements que précédemment : 6e bataillon à Brouville, 5e bataillon : 1 Cie à Gélacourt, 3 Cies au quartier du 17e bataillon de chasseurs avec la CHR et l’Etat-major. »

XIII)
Communiqué officiel de l’armée Française sur la situation :
« Notre ligne est jalonnée de l'est à l'ouest par le front : la région de Pont-à-Mousson - Apremont, la Meuse, dans la région de Saint-Mihiel, les hauteurs, au nord de Spada et la partie des Hauts-de-Meuse au sud-est de Verdun... Entre Verdun et Reims, le front général est jalonné par une ligne passant par la région de Varennes, par le nord de Souain et la Chaussée romaine qui aboutit à Reims... Les avancées de Reims, la route de Reims à Berry-au-Bac et les hauteurs dites du Chemin des Dames, sur la rive droite de l'Aisne... Cette ligne se rapproche ensuite de l'Aisne jusque dans la région de Soissons.
Entre Soissons et la forêt de L'Aigle, elle comprend les premiers plateaux de la rive droite de l'Aisne.
Entre l'Oise et la Somme, cette ligne correspond au front de :
Ribécourt (qui est à nous),
Lassigny (occupé par l'ennemi),
Roye (qui est à nous),
Chaulnes (à l'ennemi).

Au nord de la Somme, elle se prolonge sur les plateaux entre Albert et Combles. »

XIV)
Ce jour les journaux regorgent de dépêches rassurantes sur le sort des troupes alliées sur les autres fronts, les Autrichiens et les Allemands sont sous pression de toutes parts :
- Les Monténégrins et les Serbes ont commencé l’attaque de Sarajevo.
BLERIOT DE L’ARMÉE SERBE
- En Belgique les Allemands occupent Malines et Alost, ils bombardent les forts de Wavre-Sainte-Catherine et de Waelhem.
- Les engagements autour du vaste camp retranché d'Anvers se poursuivent sans interruption, les troupes Belges harcèlent les Allemands en permanence.
- En Galicie, les Russes commencent à s’enfoncer dans les cols des Carpates
- En Prusse Orientale, un combat acharné pour la possession des débouchés septentrionaux des forêts d'Augustof, tourne à l’avantage des Russes. Cette ville est réoccupée par les troupes du Tsar.

L’Allemagne perd ses colonies au Cameroun selon une dépêche publiée dans le Journal de Roubaix,
« À la suite des opérations, conduites sous les ordres du brigadier-général C-M Dobell, des troupes Anglo-Françaises ont obtenu la capitulation sans condition de Duala, la capital du Cameroun et de la ville de Bonabéri »

XV)
« Le Réveil du Nord » est à son deuxième jour de non parution. Tandis que dans le Journal de Roubaix plus aucun article concernant les batailles et les mouvements de troupes dans la région n’est à la disposition des lecteurs... C’est le « black-out » total, voulue par les autorités militaires... Les seules allusions aux conséquences du conflit dans le journal est la liste des soldats de la région, « Tombés aux champs d’honneur », « Nos blessés » et « les braves » (les soldats promus)...

XVI)
Nous pouvons lire dans le Journal de Roubaix, un article concernant à Wattrelos un crime mystérieux, deux jambes sont retirées du canal. « Une lugubre trouvaille est faite par des ouvriers dans le canal près de la passerelle Sainte-Marguerite. Ceux-ci ont retiré de l’eau une jambe humaine qui surnageait. » « Cette découverte est l’indice certains d’un crime mystérieux dont la victime d’après les constatations médicales, est une femme » précise le journaliste. » (…)
Immédiatement M Bouladoux commissaire se rend sur les lieux et y découvre une seconde jambe. « Au cours de l’enquête habilement mené M Bouladoux, apprend qu’il y a 4 ou 5 jours, un sac fortement gonflé surnageait dans le canal. Il s’en échappait des filaments noirâtres... Les passants ont cru qu’il contenait un chien noyé et n’y ont pas pris garde. »

XVII)
29 septembre 1914 ... Des soldats Anglais qui semblent tout droit sortis de Rudyard Kipling :
L'effet de la guerre et du renversement total de toutes les habitudes, c'est que la faculté d'étonnement s'abolit.
On lit sans surprise dans les journaux la proclamation et les ordres de réquisition d'un général Prussien aux habitants de Valenciennes.
Aujourd'hui, sur la ligne de Tours, un train passe rempli de soldats Anglais en tête (des soldats Anglais qui semblent tout droit sortis de Rudyard Kipling), et, en queue, formé de voitures, voiturettes et charrettes diverses de commerçants Anglais réquisitionnées pour les besoins de la guerre. Les voitures de livraison des marchands de pickles se promènent sur nos chemins de fer et s'en vont sur les champs de bataille de l'Aisne, mais on ne s'étonne plus de rien... 

XIV)
Monsieur Denys Cochin vient d'écrire que cette guerre est une « guerre d'idées ».
Je pense que M. Denys Cochin ne va pas dans les ambulances. Il y verrait les « idées » de cette guerre sous la forme de shrapnells dans la chair de nos soldats. Il verrait même des « idées » dum-dum...

XV)
ALBERT LONDRES
Le 29 septembre, le journaliste Albert Londres raconte dans « le Matin » sa vision de la cathédrale bombardée le 19 septembre 1914 :

Après le bombardement de la cathédrale de Reims, le 19 septembre 1914, le grand reporter Albert Londres raconte, dans « Le Matin » du 29 septembre, cet événement traumatique, car touchant un symbole du patriotisme de l’époque.

« Elle est debout, mais pantelante... Nous suivons la même route que le jour où nous la vîmes entière. Nous comptions la distance, guettant le talus d’où elle se montre au voyageur, nous avancions, la tête tendue comme à la portière d’un wagon lorsqu’en marche on cherche à reconnaître un visage. Avait-elle conservé le sien ?
Nous touchons le talus... On ne la distingue pas... C’est pourtant là que nous étions l’autre fois... Rien... C’est que le temps moins clair ne permet pas au regard de porter aussi loin... Nous la cherchons en avançant...

La voilà derrière une voilette de brume. Serait-elle donc encore ?
Les premières maisons de Reims nous la cachent. Nous arrivons au parvis.
Ce n’est plus elle, ce n’est que son apparence.

C’est un soldat que l’on aurait jugé de loin sur sa silhouette toujours haute, mais qui, une fois approché, ouvrant sa capote, vous montrerait sa poitrine déchirée.
Les pierres se détachent d’elle. Une maladie la désagrège. Une horrible main l’a écorchée vive.
Les photographies ne vous diront pas son état. Les photographies ne donnent pas le teint du mort. Vous ne pourrez réellement pleurer que devant elle, quand vous y viendrez en pèlerinage.

Elle est ouverte... Il n’y a plus de portes... Nous sommes déjà au milieu de la grande nef quand nous nous apercevons avoir le chapeau sur la tête... L’instinct qui fait qu’on se découvre au seuil de toute église n’a pas parlé... Nous ne rentrions plus dans une église... Il y a bien encore les voûtes, les piliers, la carcasse mais les voûtes n’ont plus de toiture et laissent passer le jour par de nombreux petits trous, les piliers, à cause de la paille salie et brûlée dans laquelle ils finissent, semblent plutôt les poutres d’un relais, la carcasse, où coula le réseau de plomb des vitraux n’est plus qu’une muraille souillée où l’on ne s’appuie pas.

Deux lustres de bronze se sont écrasés sur les dalles. Nous entendons encore le bruit qu’ils ont dû faire. Des manches d’uniformes allemands, des linges ayant étanché du sang, de gros souliers empâtés de boue, c’est tout le sol. Comment l’homme le plus catholique pourrait-il se croire dans un sanctuaire !…

Nous prenons l’escalier d’une tour... Les deux premières marches ont sauté. Tout en le montant, notre esprit revoit les blessures extérieures. Nous devons être au niveau de ce fronton où Jésus mourait avec un regard si magnanime. Le fronton se détache, maintenant, telle une pâte feuilletée, et Jésus n’a plus qu’une partie sur sa joue gauche. Plus haut est cette balustrade que, dans leur imagination, les artisans du moyen âge ont dû destiner aux anges les plus roses... la balustrade s’en va par colonne, les anges n’oseront plus s’y accouder.
 La cathédrale n’est plus qu’une plaie »

Puis c’est chaque niche, que l’on n’a plus, maintenant qu’à poser horizontalement, à la façon d’un tombeau, puisque les saints qu’elles abritaient sont pour toujours défaits, c’est chaque clocheton, dont les lignes arrachées se désespèrent de ne plus former un sommet, c’est chaque motif qui a perdu son âme de sculpteur... Et nous montons sans pouvoir chasser de nous cette impression que nous tournons dans quelque chose qui se fond autour.

Nous arrivons à la lumière... Sommes-nous chez un plombier ?
Du plomb, du plomb en lingots biscornus. La toiture disparue laisse les voûtes à nu. La cathédrale est un corps ouvert par le chirurgien et dont on surprendrait les secrets.

Nous ne sommes plus sur un monument. Nous marchons dans une ville retournée par le volcan... Sénèque, à Pompéi, n’eut pas plus de difficultés à placer le pied. Les chimères, les arcs-boutants, les gargouilles, les colonnades, tout est l’un sur l’autre, mêlé, haché, désespérant.

Artistes défunts qui aviez infusé votre foi à ces pierres, vous voilà disparus.
Le canon, qui tonnait comme de coutume, ne nous émotionnait plus. L’édifice nous parlait plus fort. Le canon se taira. Son bruit, un jour ne sera même plus un écho dans l’oreille,tandis qu’au long des temps, en pleine paix et en pleine reconnaissance, la cathédrale criera toujours le crime du haut de ses tours décharnées.

Nous redescendons... Nous sommes près du Chœur, de là, nous regardons la rosace... l’ancienne rosace. Il ne lui reste plus qu’un tiers de ses feux profonds et chauds. Elle créait dans la grande nef une atmosphère de prière et de contrition. Et le secret des verriers est perdu !

En regardant ainsi, nous vîmes tomber des gouttes d’eau de la voûte trouée... Il ne pleuvait pas... Nous nous frottons les yeux... Il tombait des gouttes d’eau... C’était probablement d’une pluie récente, mais pour nous, ainsi que pour tous ceux qui se seraient trouvés à notre côté, ce n’était pas la pluie : c’était la cathédrale pleurant sur elle-même.

Il nous fallut bien sortir.
Les maisons qui l’entourent sont en ruines. Elles avaient profité de sa gloire. Elles n’ont pas voulu lui survivre. On dirait qu’elles ont demandé leur destruction pour mieux prouver qu’elles compatissent. En proches parents, elles portent le deuil.
Le canon continue de jeter sa foudre dans la ville. Les coups se déchirent plus violemment qu’au début. Que cela peut-il faire maintenant ? La cathédrale de Reims n’est plus qu’une plaie.» Albert Londres

XVI)
- La soute aux munitions du fort de Waelhem explose.
- Le croiseur Allemand « Emden » coule 4 navires Anglais et un bateau charbonnier.
.

XVII)
Nous avons reçu une carte de Georges hier datée du 22, il était à Chalons. Pour que nous puissions savoir où il se trouve sans donner l’éveil, il nous inscrit le nom en commençant par la dernière lettre dans un petit coin de la carte nous sommes plus contentes de savoir au moins dans quelle partie de la bataille il se trouve. Il va toujours bien malgré la pluie et le grand vent qui rendent les bivouacs pénibles. Il semble d’après les dépêches officielles que ce soit dur de les faire déloger de France, ces diables d’Allemands.
Sais-tu le nom du docteur qui a soigné Alice M. à Besançon ? Si tu le sais, tu devrais bien, un jour où tu auras le temps, aller le trouver et lui demander s’il pourrait enlever les végétations à André. Informe-toi comment on pourrait faire, si on doit aller dans une clinique ou hôpital ou, si on peut rester à l’hôtel, combien de temps il faudrait rester ?
Le docteur d’Épinal avait dit 2 jours. Il avait l’air de très bien s’y connaître, c’est bien dommage qu’on n’ait pas pu le faire avant la guerre. Cela n’a rien de pressant d’ailleurs, André va très bien, mais je préférerais néanmoins le faire opérer avant l’hiver, de crainte que cela ne lui amène des rhumes et maux d’oreilles. De plus cela me donnera l’occasion de te revoir, je suis si en mal de toi mon trésor, j’ai rêvé de toi toute cette nuit. Je ne devrais pourtant pas me plaindre, je suis une privilégiée puisque je te sens en sécurité, et il y en a déjà tant de disparus. Si je vois Pierre Mangin à Cornimont, je lui demanderai le nom du docteur pour le cas où tu ne le saurais pas et te l’écrirai. Mais je me demande si je le retrouverai, s’il ne sera pas parti en Suisse, il m’avait si bien dit que les réformés allaient être rappelés, mais ce ne sont que ceux de la réserve jusque 35 ans, pas ceux de la territoriale, donc je ne pense pas qu’on l’appelle. Il est vrai qu’il est officier, ce sont peut-être d’autres conditions.
On dit tous les soirs depuis le début de la guerre le chapelet à l’église à 6 heures du soir et on donne la bénédiction pour implorer la Providence en faveur de nos armées. C’est une grande récompense pour les enfants quand je les y emmène. Hier Robert était très intrigué par l’encensoir, il a fallu que le lui explique ce que c’était. C’est quelquefois très embarrassant de répondre à leurs questions, les enfants sont si logiques et poussent à fond ce qu’ils veulent savoir. Comme je lui disais que la fumée de l’encens était un signe de ferveur et d’adoration, qu’elle montait au ciel pour montrer à Dieu qu’on l’adore et qu’on le prie :
« Mais elle ne peut pas monter au ciel puisque le toit de l’église l’empêche de passer et qu’il n’y a pas de cheminée ».
C’est comme pour sa prière, à l’église il veut la dire tout haut « parce que le bon Dieu ne peut pas entendre quand on dit tout bas ». Après la grand-messe du dimanche on chante le libera pour les soldats défunts, et cela intrigue beaucoup les enfants de penser qu’il y a un catafalque et que le « mort » n’est pas dessous. Ils se demandent pourquoi Mr le Curé l’encense et le bénit. Enfin on fait toujours beaucoup de pourquoi et je serai bien contente quand tu seras là pour leur répondre, tu sauras mieux leur expliquer que moi toutes choses.
Georges nous répète dans toutes ses cartes que, quoi qu’il arrive, nous ne devrions pas partir si les Allemands venaient, il dit qu’il a traversé et retraversé des pays occupés par l’ennemi et qu’il n’a été fait aucun mal aux habitants qui étaient restés et qu’on n’a brûlé et pillé que les maisons inoccupées.
A Raon, ils n’ont fait non plus aucune violence à la population mais ils ont brûlé des maisons habitées. Ils ont simplement prévenu les habitants qu’ils voulaient incendier d’avoir à sortir de leur demeure avant 2 heures. J’espère bien d’ailleurs que nous n’aurons plus à prendre de décision semblable, Maman et moi, cela nous aurait toujours beaucoup ennuyées de partir, aussi nous sommes bien tentées de croire Georges, mais Thérèse a une frousse intense.

XVIII)
« Chers parents,
Les obus continuent à pleuvoir et mon caporal Roussel a été malheureusement tué par un éclat d’obus en allant au village.
Ce sont maintenant de vrais duels d’artillerie, on tire avec des grosses pièces qui font rudement de dégâts.
Le dépôt est arrivé, les plus vieux sont de la classe 1898, c’est déjà vieux…
On ne sort de la tranchée que le soir dans le plus grand silence.
Nous touchons un demi pain par homme mais voilà 12 jours que nous n’avons pas mangé de légumes.
Des aéroplanes sillonnent la campagne.
Si Dieu veut bien me conserver en vie, nous pourrons, j’espère, nous rejoindre bientôt à continuer la bonne vie d’auparavant car ici on voit la différence… ».

XIX)
Combat dans la nuit sur la route de Chalons : Dans la matinée, des bombes tombent sur le quartier Cérès et Saint-Remi... En ville, on circule encore assez librement et j’en profite pour aller examiner les ruines... A la cathédrale, les statues du portail s’effritent de plus en plus... M. L. Margotin qui vient me rejoindre, a reçu ces jours derniers la visite de M. Dalimier, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, et de M. Paul Léon, directeur des services d’architecture, qui ont visité l’édifice et approuvé les travaux de préservation juchés nécessaires. M. le maire a autorisé M. Bienaimé à photographier les rues de Reims, le visa militaire étant inutile.

XX)
11h30, départ pour La Haubette; M.Gobert installe sur les presses de M. Bienaimé une équipe de typographes pour publier le lendemain « Le Courrier de la Champagne », que l’absence du gaz et de l’électricité a forcé de suspendre la distributions en ville. Nous allons à Bezannes en suivant le ruisseau de la Muire, qui coule aussi doucement que si tout était calme. Le canon tire violemment par intervalles.
On revient par la route qui passe dans le cimetière de Mme Roederer, où la foule stationne le plus souvent.
Ce matin des obus sont tombés près du pont Huet, une attaque sur tout le front est prévue par l’état-major.

XXI)
Le 29/09, malgré le courage de l'infanterie Française, les positions ne sont plus tenables. « Le village est réduit de fond en comble... C'est un monceau de ruines fumantes... Des incendies partout... Les cadavres jonchent le sol... Des obus de 150 tombés sur des paquets d'hommes [...] refluant dans les rues [...] tuent de 20 à 30 hommes » (JMO du 101ème RI. A partir de 16h45/17h00, les fantassins Allemands s'infiltrent dans Champien depuis Balâtre, Solente, le bois de Champien.
  Les survivants se replient sur Laucourt, Beuvraignes et Roiglise où les attendent des positions de repli préalablement préparées. Les combats de Champien sont terminés, ils préfigurent ce que sera la guerre de position et d'usure. Une guerre défensive, où chacun va s'enterrer et compter sur l'artillerie lourde pour briser les défenses adverses. La lecture des JMO des 101e et 102e RI pointe le manque d'artillerie lourde française, celle-ci n'est jamais mentionnée ou juste pour signaler l'évacuation d'une batterie de 75 ou encore le manque de tir de contre-batterie ou de couverture y compris pendant la retraite de Champien menée sous le feu ennemi.

XXII)
Le principe de neutralité actée de la Suisse est né pendant les guerres Napoléoniennes du 1er Empire, quand des contingents Suisses ont dû, aux côtés de la Grande Armée de Napoléon, participer à la campagne de Russie et à la bataille de Leipzig en 1813, qui fut un désastre pour l'armée Française. Ici commence le début de la fin de l'Empire. Car la Suisse, après avoir subi la soumission aux troupes Françaises de la vague révolutionnaire dès 1798, s'en est suivi l'occupation sur leur sol  par des vainqueurs alliés de Napoléon, en 1814.
De fait, les cantons Suisses ont décidé ensemble, de ne plus accepter de se laisser entraîner dans des guerres qui ne sont pas les leurs. La neutralité perpétuelle de la Suisse a été conclue le 20 mars 1815 au Congrès de Vienne, par les puissances signataires du traité de Paris, c'est-à-dire des vainqueurs de Napoléon Ier... En conséquence, la Suisse, état redevenu souverain, bénéficie du statut de pays neutre, à partir du 20 novembre 1815, qui garantit l'intégrité et l'inviolabilité de son territoire.
Mais on a bien vu que les traités, ce ne sont pas les 10 Commandements gravés dans le marbre ! La malheureuse Belgique ou le Luxembourg en ont fait l'expérience douloureuse... Alors les Suisses, pragmatiques et conscients qu'un bout de papier ne les protégeront pas toujours d'une invasion délibérée, ou d'une trahison, prennent les choses en main. Car en effet, dans le pays même, les sensibilités sont partagées, les germanophones sont plutôt favorables aux Empires centraux, et la Suisse romande francophone et francophile penche naturellement pour la France et ses alliés. Fédérés, oui, mais pas toujours d'accord sur tout.
 La Suisse prend donc des mesures exceptionnelles dès le début de la guerre pour protéger son territoire, ce qui se traduit surtout par la garde des frontières renforcée. Et le peuple suisse est redoutable quand il s'agit de défendre son sol, de nombreux adversaires l'ont payé cher par le passé...
Cette opération s'appelle « Occupation des Frontières » ou « Grenzbesetzung » en langue de la Suisse alémanique.
La Suisse neutre, n'est pas inactive pour autant et utilise largement elle aussi les outils de la propagande. On parle parfois de « paix armée ».

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